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Frédéric Dard : Le père de San Antonio a jeté l'encre il y a 20 ans !

Publié le 5 juillet 2020

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Il y a vingt ans disparaissait le créateur du commissaire San-Antonio. Frédéric Dard, ce boulimique de la machine à écrire, a donné à la littérature policière un langage fleuri issu de l'école buissonnière.

Réglez-lui son compte ! En 1949, son premier San-Antonio, n'eut aucun succès. Depuis, Frédéric Dard a écrit près de 300 ouvrages, dont 175 aventures de San-Antonio. L'une des plus grosses ventes de l'édition française d'après-guerre avec 220 millions d'exemplaires, à l'image de son placide confrère Maigret par Georges Simenon. Mais la mort, « une maladie qui s'attrape à la naissance », disait-il, a réglé définitivement son compte au père du célèbre commissaire peu avant ses 79 ans, le 6 juin 2000. On l'aurait cru immortel, lui qui mettait son point d'honneur à n'avoir jamais voulu l'être… Immortel ! Cet empêcheur d'écrire en rond livrait plusieurs fois par an ses San-Antonio où il élevait la verdeur de langage, le calembour, la contrepèterie et les néologismes croquignolets au rang de beaux-arts.


ENFANT COMPLEXÉ

Il est né le 29 juin 1921 à Jallieu (aujourd'hui Bourgoin-Jallieu), après un accouchement à domicile difficile. Ses parents, Francisque et Joséphine, lui découvrent un bras gauche inerte, déformé et dont il sera toujours complexé. Il est le rejeton d'une lignée de libertins. Son grand-père paternel, Séraphin, dilapide l'héritage familial. Quant à son père, il est bon vivant et coureur de jupons. Il dirige une entreprise de chauffage – une « fumisterie » – qui subit les affres de la crise de 1929. Du coup, il s'embauche comme ouvrier chez De Dietrich, et le petit Frédéric est confié à sa grand-mère. Ballotté, il assiste à des querelles familiales, des scènes de beuveries et côtoie la misère.

En famille à Gstaad, avec sa femme, Françoise, et ses enfants, dont son fils adoptif, Abdel, auquel il témoignait son amour paternel dans une lettre ouverte touchante parue dans France-Soir le 20 mars 1976.

SA GRAND-MÈRE, LA FEMME DE SA VIE

L'école n'est pas son point fort et encore moins l'orthographe. Timide, complexé par son bras et la situation de sa famille, il se terre dans le mutisme. Heureusement, sa grand-mère lui transmet son goût pour la littérature. Il dévore Bibi Fricotin et Les Pieds nickelés. Sa mère veut faire de son fils un comptable et l'envoie dans une école commerciale lyonnaise, La Martinière. Grande lectrice de faits divers, elle lui communique son goût pour le morbide. Un oncle sert alors d'intermédiaire pour contacter Marcel Grancher, auteur et éditeur du magazine Le Mois à Lyon. En 1937, il l'engage comme stagiaire, ce qui lui permet de rencontrer son écrivain fétiche : Georges Simenon. En 1939, il rédige ses premiers articles et découvre un auteur dont le style le marque, Louis-Ferdinand Céline.

En 1942, il se marie à Odette Damaisin et emménage à la Croix-Rousse. Il publie La Peuchère, Cacou – un conte pour enfants – et reçoit le prix Lugdunum pour son roman Monsieur Joos. Son fils Patrice naît en 1944. Dès la fin de la guerre, il s'associe avec un imprimeur lyonnais et crée les Éditions de Savoie. En 1949, un an après la naissance de sa fille Élisabeth, une petite annonce lui permet d'échanger son appartement de Lyon contre une maison aux Mureaux.

Après-guerre, les romans policiers et d'espionnage sont à la mode. Gallimard lance sa Série Noire et Boris Vian fait scandale avec J'irai cracher sur vos tombes. Il est influencé par l'argot de la Série Noire et les romans noirs pseudo-américains des anglais. Un jour, il étale la carte des États-Unis. Son doigt tombe sur la ville texane de San Antonio. Le mythe naît avec la sortie de Réglez-lui son compte ! le premier San-Antonio. Armand de Caro, cofondateur des éditions Fleuve Noir le lit et lui commande une suite. Laissez tomber la fille connaît cependant un échec.

PREMIERS SUCCÈS AU THÉÂTRE SUIVIS PAR “SAN-ANTONIO”

Toutefois, c'est d'abord grâce aux planches que Frédéric Dard fera bouillir la marmite. En 1950, il adapte La neige était sale de Simenon. C'est un triomphe mais il se fâche avec le père de Maigret, qui lui déclare alors : « Je n'ai pas d'adaptateur. » La pièce révèle Daniel Gélin, remplacé par Robert Hossein avec qui il aura une fructueuse collaboration. Ils signent ensemble Les salauds vont en enfer, une pièce encenséepar le public qui propulse Roger Hanin. Armand de Caro persiste à lui réclamer des San-Antonio. Il lui en fournit quatre en 1953, puis cinq en 1954 et 1955. Les éditions s'enchaînent à un rythme effréné. Obsédé textuel, il continue, en parallèle, de produire des romans plus classiques.

L'enfant pauvre de Jallieu, grisé par l'ivresse du succès, se fait construire une maison cossue aux Mureaux, achète un chalet au bord du lac d'Aiguebelette et côtoie le gotha. Boulimique, il dort peu, boit, accepte tout (scénarios, théâtre…), voit noir, multiplie les altercations avec ses proches et devient taciturne. Il écrit l'opérette Monsieur Carnaval avec Charles Aznavour. Malgré le succès colossal de L'Histoire de France vue par San-Antonio, vendue à un million d'exemplaires, il tente de se suicider fin septembre 1965.

Outre le surmenage, il entretient une liaison avec la fille de son éditeur, Françoise de Caro, de vingt et un ans sa cadette, et l'épouse en 1968. Leur fille Joséphine voit le jour deux ans plus tard et ils adoptent Abdel, un jeune Tunisien handicapé. Comblé, il est traduit en italien, japonais, anglais, grec, finlandais… Il s'installe en Suisse romande qui lui rappelle son Dauphiné natal, réunit ses enfants à Noël dans son chalet de Gstaad (baptisé San-Antonio) et passe l'été à Marbella. Ses proches profitent de sa fortune : il octroie une pension à son père, lui édite un recueil de poèmes, fait travailler sa sœur, son beau-frère dessinateur. Il offre une boutique de farces et attrapes à sa mère.

SA FILLE VICTIME D'UN RAPT

Après avoir créé « le Vieux » (alias le vioque), l'inspecteur Pinaud (ou Pinuche) et le fameux Bérurier flanqué de sa femme Berthe (dite la gravosse), Frédéric Dard s'inspire de la malicieuse Patricia, fille de sa sœur Janine, pour le personnage de Marie-Marie. L'académicien Jean Dutourd salue sa « patte breughelienne » et tente de le faire entrer à l'Académie française. Mais pas question pour lui de sucer le sein rebondi de la Coupole. Au contraire, il se moque des Immortels dans ses romans. Qualifié d'écrivain de gare, populiste et bourru, il avait conscience que les cuistres de la littérature voulaient le chasser du jardin des lettres.

En 1983, il s'attelle à un nouveau hors-collection, Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches ? Pour ce roman, il imagine l'histoire d'un écrivain dont la belle-fille se fait kidnapper. Ironie cruelle du sort, sa fille Joséphine est victime d'un rapt. Après deux jours de rebondissements dignes d'un San-Antonio, il la retrouve et récupère la rançon. La même année, un nouveau personnage apparaît dans les aventures du commissaire San-Antonio : le Président, sous les traits duquel on reconnaît François Mitterrand, fruit de la fascination de l'auteur pour l'homme cultivé et l'animal politique.

En 1993, il a droit à son dictionnaire qui recense les quinze mille mots, noms et expressions inventés ou détournés du langage argotique.

Malade, il confie à son fils Patrice l'écriture de la fin de son dernier roman, Céréales killer. À force de poursuivre les aventures du trépidant commissaire, son cœur faiblit, survit à plusieurs interventions, jusqu'à ce 6 juin 2000 fatal où « San-A » cesse définitivement de lutiner les mots et les filles.

Dominique PARRAVANO

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