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Gérard Depardieu : “On ne vit qu’avec ceux qu’on a perdus !”

Publié le 7 mai 2015

Dans le bouleversant documentaire du photographe Richard Melloul, son complice depuis trente ans, Gégé, Gérard Depardieu, inconnu et poignant, parle avec les� morts.

Si vous pensez que Gérard Depardieu est, de loin, le plus grand acteur français vivant et, sans doute, l’un des meilleurs du monde, si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur lui, sans pose ni esbroufe, alors réservez dès maintenant votre soirée du 21 mai prochain – ça tombe un jeudi –, pour regarder, et surtout écouter, les 53 minutes qui lui seront consacrées sur France 5 : Gérard Depardieu, grandeur nature.

Si l’acteur baisse à ce point sa garde, s’il se dépouille un moment de ce personnage tonitruant qu’il a lui-même créé pour s’abriter, s’il parle simplement de choses profondes, intimes et souvent douloureuses, c’est parce que le réalisateur de ce documentaire n’est autre que Richard Melloul qui, en plus d’être un photographe de talent, est son ami depuis plus de trente ans.

C’est cette complicité exceptionnelle qui crée les conditions nécessaires à la confession de l’acteur, ponctuée de quelques témoignages de personnes qui l’ont approché au plus près, et compris : Bertrand Blier, Pierre Richard, Jacques Weber, entre autres.

Ce document unique délivre-t-il des révélations fracassantes ? Des scoops retentissants ? Non, et c’est tant mieux : cela permet de se concentrer sur l’essentiel, sur la vérité d’un homme exceptionnellement doué et au destin prodigieux.

On revient, bien sûr, sur l’enfance et la jeunesse à Châteauroux, sur ce jeune chien fou qui ignore même que le théâtre et la littérature existent ; puis on s’attarde sur ce changement radical, c’est l’époque où Gérard Depardieu découvre qu’il peut jouer la comédie ; non seulement il le peut, mais jamais personne ne sera plus doué que lui pour ça ; et ça va devenir sa vie.

Quand Gérard abaisse en confiance ses dernières armes défensives, on découvre cette chose vertigineuse : lui que l’on voyait ogre dévorant la vie, le voilà obsédé, habité, dévoré par la mort. Non pas la sienne, celle-là ne l’intéresse pas. Mais la mort de tous ceux qu’il a aimés et qui ont disparu.

Gérard Depardieu vit entouré de spectres ; ils sont là, ils ne le quittent pas. Lui leur parle, les écoute. Il dit même avoir connu des morts vivants ! Cette façon d’être au milieu des siens, y compris quand ceux-ci ont disparu, Depardieu la résume ainsi : « On ne vit qu’avec ceux qu’on a perdus. »

Perception

Celui qu’il a perdu le premier, c’est, on s’en souvient, son frère au cinéma, son alter ego de génie, Patrick Dewaere. C’est une scène d’une poignante sobriété que celle où Richard Melloul filme Gérard se rendant sur la tombe de Patrick, dans le petit cimetière de Saint-Lambert-du-Lattay, dans le Maine-et-Loire.

Gérard Depardieu verticalOn le voit prendre une carte écrite par un admirateur du comédien, que la pluie a aux trois-quarts effacés et que Gérard Depardieu s’obstine à déchiffrer. Peu après, on le voit lire les phrases que lui-même a adressées à Patrick, après sa mort : « Je peux te le dire maintenant, j’ai toujours senti la mort en toi… »

C’est que, pour lui, les morts ne sont pas des absents. Cette perception nous est dévoilée dans un reportage du metteur en scène d’opéra Jean-Paul Scarpitta, qui le connaît bien : « Gérard fait réapparaître les morts. Il les fait parler, il les voit… » Ce que confirme l’acteur : « Si je leur parle ? Bien entendu ! Tous les jours. »

C’est alors qu’il a ce geste incroyable. De la table où il est assis, face à la caméra, il se retourne à moitié et, bras tendu, désigne un coin de la pièce, hors champ, avec ces mots : « Ils sont là… Guillaume est là. » Et, un peu plus tard, il éprouvera le besoin de le redire, avec encore plus de force : « Guillaume est partout. Il hurle encore dans la maison. »

Eternel

Mais le passage le plus surprenant est certainement le moment où il évoque ces deux morts que lui voyait vivre dans leur cercueil, juste avant la mise en terre. Bien sûr, Gérard Depardieu ne cherche pas à nous faire croire qu’il s’agissait d’on-ne-sait-quels « zombis » ; mais plutôt que le lien qui les unissait à lui était si fort que même la mort ne pouvait le rompre.

Les deux morts dont il est question, c’est son fils Guillaume et le réalisateur Maurice Pialat, avec qui il a tourné plusieurs chefs-d’œuvre, dont Sous le soleil de Satan. « Chez Maurice, il n’y avait pas de questions, pas de réponses… Il avait toujours cette lucidité… Et chez Guillaume, il y avait une grande violence.

Si j’ouvrais le cercueil maintenant, je retrouverais la même violence… La même force… J’étais frappé de voir ces deux-là, les deux seuls, dans leurs cercueils, encore vivants ! Avec leurs sentiments intacts. »

Il parle aussi de sa mère, la Lilette, « son visage complètement apaisé », de Barbara, « soulagée », et de Jean Carmet, « encore un peu en colère ».

Tous ces morts auxquels Gérard Depardieu rend le plus bouleversant des hommages, lorsqu’il dit d’eux, eux tous : « Ils tiennent. Ils ne s’effacent pas. Ils tiennent parce que… je me rends compte à quel point ce que j’ai vécu avec eux est éternel. »

Pierre-Marie Elstir

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