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Gilbert Montagné : “À 17 ans, je suis tombé sur les rails du métro”

Publié le 17 décembre 2017

Gilbert Montagné, bientôt au cinéma dans la suite de “Stars 80”, aurait pu mourir.

En écho à son dernier album, Gilbert chante Bécaud, l’interprète d’On va s’aimer s’apprête à enflammer la scène des Folies Bergère, à Paris, ces 4 et 5 décembre, en mariant les succès de « Monsieur 100 000 volts » avec ses plus grands tubes et des chansons inédites. L’artiste est revenu pour nous sur les temps forts de son existence et conserve son formidable optimisme qui a triomphé de toutes les épreuves.

France Dimanche : Parlez-nous de votre hommage à Gilbert Bécaud.

Gilbert Montagné : C’est quelqu’un que j’ai toujours admiré. Je l’ai rencontré lorsque j’avais 11 ans, dans de drôles de circonstances. Ma mère m’avait entraîné un soir à l’Olympia pour l’entendre chanter, ce qui m’enchantait car il jouait du piano, et j’aimais déjà beaucoup ce qu’il faisait. Sauf qu’on n’avait pas l’argent nécessaire pour acheter deux places. Alors maman s’est mise à supplier la caissière de nous laisser entrer. Et plus cette dernière refusait, plus maman insistait. Quant à moi, très mal à l’aise, je la tirais par la manche en lui disant : « Allez, viens maman, on s’en va. » Mais comme elle n’était pas du genre à abandonner, elle a fini par faire plier la jeune femme, qui nous a laissés pénétrer dans ce lieu incroyable, pour une chanson seulement. C’était la première fois que j’entrais dans une salle de spectacle et écoutais un artiste se produire sur scène, c’était merveilleux ! Une anecdote que j’ai racontée à Gilbert des années plus tard, lorsqu’on s’est recroisés. Il m’a dit : « Mais je m’en souviens ! À la fin de mon concert, on m’avait prévenu qu’un petit garçon non-voyant, accompagné de sa maman, avait tout tenté pour entrer. »

F.D. : Une histoire touchante qui a dû vous lier.

G.M. : Bien sûr, au point qu’un jour il m’a appelé pour m’annoncer qu’il voulait me faire écouter une chanson qu’il venait de nous écrire et qui s’intitulait Quand on est musicien. Je l’ai rejoint à son bureau, me suis mis au piano, et on a chanté ensemble ce très beau titre. On avait le projet de l’enregistrer, mais hélas, la vie ne nous en a pas laissé le temps. Et peu après la mort de Gilbert, l’un de ses proches vient me trouver avec une cassette. Je l’écoute et je suis tout retourné par ce que j’entends. On décide alors d’isoler sa voix, de faire une orchestration, et c’est ainsi que j’ai enregistré le fameux titre en studio et l’ai inséré sur l’album. Un superbe duo, qui a bien failli ne jamais exister. Du coup, la première partie de spectacle sera Gilbert chante Bécaud, et la seconde, Gilbert chante Montagné. On devrait s’amuser  !


F.D. : Dans le documentaire retraçant votre histoire, diffusé récemment sur France 3, vous retournez dans le service de néonatologie de Port-Royal, à Paris, où vous aviez été admis à votre naissance, et glissez vos mains dans la couveuse d’un prématuré.

G.M. : Je suis né à 5 mois et demi de grossesse sur la table de la cuisine de notre petit appartement, rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement de Paris, alors que mes parents, qui avaient déjà trois enfants, ne m’attendaient pas. On avait même dit à ma mère qu’elle avait un fibrome. Par chance, un docteur habitant dans notre immeuble m’a prodigué les premiers soins avant d’appeler une ambulance. On m’a mis dans un filet à provisions garni de ouate, car on était le 28 décembre, avant de me conduire à Port-Royal dans le service du Pr Minkowski, un ponte de la néonatologie. Et soixante-cinq ans plus tard, en y retournant, toucher ces tout petits bébés m’a bouleversé ! Je me suis revu à leur place. J’ai découvert que ces trois mois et demi passés en couveuse m’ont aidé à me construire. À l’époque, les parents n’avaient pas le droit de rester auprès de leur bébé, donc j’étais très seul. Cela peut sembler triste, mais je suis persuadé que cela m’a permis de mieux me connaître.

F.D. : Vos parents ne vous ont jamais rien caché sur votre naissance, votre cécité ?

G.M. : Oui, ça a toujours été très naturel dans la famille. Aussi loin que ma mémoire m’emmène, je me souviens que ma mère, surtout, me disait que j’apportais bonheur et gaieté dans la maison, ce qui a été très positif pour moi. La façon dont les parents vivent le handicap de leur enfant est essentielle à son épanouissement. S’ils sont désespérés et ont honte de lui, c’est terrible.

F.D. : Vous menez de nombreux combats pour améliorer la vie des personnes handicapées.

G.M. : Je ne suis jamais certain d’y arriver, mais penser dès le départ que ça ne va pas être possible est le mal français. J’ai mis vingt ans à convaincre les banquiers de vocaliser les distributeurs de billets. Auparavant, on me disait : « Oui, c’est une bonne idée, Gilbert, mais toi t’es un rêveur ; s’il y avait un réel besoin, ça se saurait… » Bref, des conneries qui ne m’ont jamais arrêté ! Mais il n’y a pas que les pouvoirs publics qui sont à blâmer, il y a aussi beaucoup d’égoïsme. Souvent, on ne sait pas comment faire face à un non-voyant. C’est comme ça qu’à 17 ans, je suis tombé sur les rails du métro. J’étais avec une copine comme moi et, le temps que les gens sur le quai s’interrogent, il était trop tard. Ça aurait pu être très grave.

F.D. : Avec Nikole, vous avez cinq enfants, et combien de petits-enfants ?

G.M. : Eh bien cinq aussi ! L’aînée a 10 ans, et le petit dernier, Auguste, 1 an. Bien qu’il vive au Canada, je suis en contact régulier avec lui via Skype pour qu’il sache qui est son grand-père. Lorsque j’ai joué à l’Olympia de Montréal, je l’ai mis sur mes genoux au piano, ç’a été un moment magique. Tous nous appellent « grand-père » et « grand-mère ». Mes petits-enfants adorent que je leur apprenne le braille et leur joue des mélodies au piano pendant qu’ils font les fous.

F.D. : Vous allez fêter vos 66 ans. Que ressentez-vous ?

G.M. : Je suis ravi ! Pas du tout angoissé par le temps qui passe, je crois même être encore plus heureux aujourd’hui. Parce que je me connais mieux, que je prends plus le temps d’apprécier la vie et les autres. Ma devise est : « Tout le monde est différent et important. » Et ça m’éclaterait d’être centenaire ! Il y en a de plus en plus, et je prends plaisir à échanger avec eux. Mais bon, apprécions le moment présent !

F.D. : Si vous pouviez recouvrer la vue quelques minutes, qu’aimeriez-vous voir en priorité ?

G.M. : Ah non, pas quelques minutes ! C’est tout ou rien ! Bien sûr que ce doit être intéressant de voir Nikole et nos enfants, par exemple, mais je vous assure que ça ne m’empêche pas de dormir !

F.D. : Quel souvenir souhaitez-vous qu’on garde de vous ?

G.M. : Que je suis une bonne personne. Parce que j’aime la vie, et qu’elle me le rend bien. Je suis gâté !

Caroline BERGER

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