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Gilbert Montagné : Cette deuxième maman venue si tard !

Publié le 14 janvier 2011

Toute sa vie, une inconnue a veillé sur lui. Une bonne fée sans laquelle Gilbert Montagné n'aurait peut-être jamais vu le jour... À la naissance du chanteur Gilbert Montagné, la sentence de l'accoucheur tombe, cruelle pour ce bébé prématuré : "Il va s'éteindre tout seul comme une petite bougie"Toute sa vie, une inconnue a veillé sur lui. Une bonne fée sans laquelle Gilbert Montagné n'aurait peut-être jamais vu le jour...

Quand le clan Montagné embarque dans un avion à destination du Mexique, femme et enfants sont excités par la perspective de vacances au soleil. Mais pour Gilbert, ce voyage revêt un caractère plus spirituel. « Je venais en Amérique pour rentrer en communion avec un être rare, disparu il y a peu », écrit-il, mystérieux, dans son livre J'ai toujours su que c'était toi (qui paraît ce 19 janvier, aux éditions Calmann-Lévy). C'est en cachette que ce pèlerin s'est rendu à son premier rendez-vous d'amour avec celle qu'il appelle « ma bonne fée ».

Puis n'y tenant plus, le deuxième soir de ce début d'année 2000, il a réuni ses enfants. Et, d'une voix étranglée, il leur apprend alors la vraie raison de ce voyage. Un secret jalousement enfoui et dont il a lui-même découvert l'existence par hasard avant de l'ensevelir à son tour...

Récit

« Les yeux écarquillés, dans un silence quasi religieux, Éric, Nicolas, Julien, Sandrine, Cécile et Maya m'écoutaient bouche bée comme je le faisais enfant, du temps où les récits de rois, de princesses et de bergères me tenaient en haleine. »

L'histoire commence le 14 juillet 1935. Dans un bal populaire parisien, une jeune femme danse à en perdre haleine, sous l'œil admiratif d'un homme. Il s'approche soudain, enserre sa taille avec fermeté et lui demande son nom. « Jeanne », lui répond-elle. Troublé, il balbutie : « J'ai connu une Jeanne autrefois... » Robert Montagné parle-t-il en cet instant de sa jeune sœur, morte à l'âge de 23 ans, victime du manque de soins des châtelains pour lesquels elle travaillait ou d'une autre Jeanne, à l'existence confidentielle ?

La belle danseuse remarque à peine le voile posé sur le regard ténébreux de son partenaire. Elle a la vie devant elle, et l'homme qui l'enlace a tout pour lui plaire. Elle ne sait pas encore que cette petite phrase, en apparence anodine, lui sauvera un jour la vie.

C'est ce même soir que sera conçue Jeanine. Quatre ans plus tard, un petit Michel voit le jour au sein de cette famille heureuse. Mais la guerre éclate. En 1940, alors que la propagande antisémite prend de l'ampleur, Robert, en homme avisé, pressent que Jeanne, d'origine juive, ne doit pas aller se faire recenser. Il lui interdit aussi de coudre l'étoile jaune sur ses habits. Traquée par la férocité nazie, la jeune femme vit dans la peur, jusqu'à leur installation à Cognac, en zone libre.

Hélas, par un concours de circonstances, leur maison jouxte une caserne de soldats de la Wehrmacht. Ces derniers se prennent d'affection pour le petit Michel, lui apprennent des chants militaires allemands... Et chaque jour, Jeanne doit aller chercher son fils dans la gueule du loup !

Usurpation

Courageuse, elle donne néanmoins le change avec, pour seule protection, le secret que Robert lui a confié un soir : avant de la rencontrer, il était marié à une certaine Jeanne Pobel. Il a gardé leur livret de famille où est mentionné l'état civil de sa première épouse. Il lui enjoint d'apprendre par cœur les noms, dates et lieu de naissance de cette femme, puis déchire ses anciens papiers d'identité qui trahiraient sa judaïté.

Bientôt, Robert est appelé à effectuer son STO. Jeanne, seule, se lance dans la contrebande de bouteilles de Cognac pour faire vivre sa famille. Chaque trajet à Paris lui fait courir un risque inouï, et, à plusieurs reprises, elle frôle la catastrophe. Mais c'est à Cognac que la jeune maman croit son subterfuge dévoilé, lorsque deux membres de la Gestapo lui annoncent : « Nous sommes face à une usurpation d'identité. Une femme, qui a été contrôlée à Paris, affirme s'appeler Jeanne Pobel, comme vous, et être native de Bihan-les-Huizies, comme vous. Dans ces conditions, nous chercherons. Nous trouverons. Et nous reviendrons. Ne vous inquiétez pas. » Persuadée que le piège va se refermer sur elle, Jeanne vivra dans l'angoisse jusqu'à la fin de la guerre, mais jamais la Gestapo ne reviendra tambouriner à sa porte.

Cependant, Jeanne Montagné n'a d'abord pas souhaité parler à ses enfants de la première femme de Robert. Ce n'est que bien des années plus tard, au détour d'un déménagement, que l'une des sœurs de Gilbert (né après la guerre, en 1951) tombe par hasard sur le fameux livret de famille. Jeanne met alors sa lle aînée et le petit Gilbert dans la confidence. Par la suite, plus personne n'en reparlera. Gilbert grandit, se marie, accède à la notoriété, devient père, divorce, perd ses parents et rencontre Nikole dont il tombe fou amoureux. Il lui raconte en passant l'histoire des deux Jeanne, comme une simple anecdote.

Mais un soir, à la sortie de la projection du film de Claude Berri Lucie Aubrac, il relate à ses amis l'incroyable histoire de sa mère. Nikole lui lance alors un dé : retrouver la première épouse de son père. Persuadé que la vieille dame est décédée, le chanteur rechigne, mais sous la pression conjointe de ses amis et de son épouse, il appelle les renseignements téléphoniques. Après trois essais infructueux, l'artiste tombe sur la Jeanne Pobel qui a changé son destin. « Les deux Jeanne, sans se rencontrer, avaient construit ma vie puisque l'identité de la première avait sauvé la vie de la seconde », résume la star.

L'homme, alors âgé de 46 ans, s'est soudain senti gagner par une intense émotion en entendant une voix douce lui répondre : « Je savais que c'était toi, mon petit Gilbert, je l'ai toujours su, j'ai toujours su qu'un jour tu m'appellerais. J'ai toujours su que c'était toi. »

Destin

La vieille dame lui confesse avoir continué à aimer son père après leur divorce. Des photos de lui sont encore dans son salon. Lorsque Gilbert a fait ses premiers pas devant les caméras de télévision, Jeanne Pobel a compris qu'il était le ls de celui qu'elle n'avait jamais pu oublier. Dès lors, elle a suivi dans l'ombre la carrière du chanteur de variétés. Bien sûr, elle aurait pu chercher à le voir. Mais même à 90 ans, elle attendait que le destin lui fasse un signe et ne se sentait pas le droit de le devancer.

Gilbert, bien décidé à savourer ce bonheur improbable, se rend immédiatement à Pontarlier pour rencontrer celle qu'il considère déjà comme un membre de sa famille. Les barrières tombent. « Nous restons là, hébétés de bonheur dans les bras l'un de l'autre », se souvient-il.

Complices, ils se disent tout. Elle lui parle de l'enfant mort-né qu'elle attendait de son père. Lui évoque son passé de prématuré, et la phrase terrible alors lancée à sa mère par le médecin : « Il va s'éteindre tout seul comme une petite bougie. » Elle lui parle de ses amours, le plaint de son handicap, lui donne des recettes de cuisine... Il lui affirme son bonheur de vivre, lui raconte la façon dont elle a sauvé sa mère sans s'en douter et intercède en sa faveur auprès d'un propriétaire peu scrupuleux. « J'avais trouvé sur mon chemin un être aimant, tendre et affectueux qui me traitait comme un fils alors que ma propre mère ne pouvait plus le faire », note-t-il.

Nikole et Gilbert gardent le secret sur ce tour de passe-passe de la vie et, pendant trois ans, nouent avec Jeanne une relation empreinte de douceur et d'intimité.

Lorsqu'en 2000, Jeanne s'est éteinte, Gilbert Montagné a reçu une enveloppe. À l'intérieur, le testament de la vieille dame était écrit en lettres violettes. Jeanne lui léguait les économies de toute une vie, le priant d'inviter sa tribu au Mexique et de « l'emmener dans ses bagages ».

Anna Hadrien

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