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Guy Bedos : La morte aux trousses !

Publié le 12 juin 2020

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Guy Bedos s'est éteint à 85 ans après avoir passé sa vie du rire aux larmes, pleurant trop souvent ses chers disparus…

« Je vais avoir un mal fou à vous quitter, il n'y a que sur scène que je suis bien », déclarait-il le 23 décembre 2013 à l'Olympia devant une salle comble, alors qu'il mettait un terme à ses quarante ans de carrière, seul sur les planches. Une scène qu'il est contraint de quitter car il ne veut « pas avoir de trous », alors qu'Alzheimer guette…


Sept ans plus tard, ce n'est plus au spectacle que Guy Bedos a fait ses adieux mais à cette vie qu'il aimait tant. Le 28 mai dernier, la mort a finalement rattrapé cet artiste hypersensible qui n'a, tout au long de ses quatre-vingt-cinq années d'existence, cessé de voir disparaître, le cœur brisé, nombre de ses proches. Amis, amours, idoles ou mentors, le pamphlétaire de génie, capable de vénérer comme de vilipender les politiques de tous bords, les a tous perdus sur son chemin, comme si la grande faucheuse n'avait rien de mieux à faire que le regarder souffrir en silence en attendant patiemment que vienne son tour !

Si les âmes de ses proches ont veillé sur lui, le comédien au sourire ravageur et au regard mélancolique était hanté par leurs fantômes. D'abord par celles qu'il a éperdument aimées : Françoise Dorléac, un temps sa fiancée, disparue dans un terrible accident de voiture le 26 juin 1967 ; Karen Blanguernon, la mère de sa fille, Leslie, qui se suicidera le 22 novembre 1996, à 61 ans ; et enfin Sophie Daumier, rencontrée sur le tournage du film Dragées au poivre, de Jacques Baratier, en 1963, et épousée en 1965. Mais, en 1977, fin de la belle histoire d'amour et d'humour ! « Elle était devenue invivable, racontait-il à Mireille Dumas. J'ai su un an après qu'elle était atteinte de la maladie de Huntington. Je m'en suis voulu, parce que si j'avais su qu'elle était malade, je ne serais pas parti… » À l'époque où Sophie déclare cette pathologie génétique qui entraîne une dégénérescence neuronale naît Mélanie, sa seconde fille, « d'une liaison d'intérim entre mes deux mariages », devait préciser laconiquement l'artiste.

C'est lui qui avait annoncé, le 28 mai dernier, la triste nouvelle de la disparition de l'humoriste. C'est lui, encore, qui à la veille des obsèques de ce père tant aimé, lui a écrit une magnifique lettre d'amour – lue lundi 1er juin par Augustin Trapenard sur France Inter – dont nous vous livrons quelques extraits… « Une dernière nuit près de toi. Des bougies, un peu de whisky, ta main si fine et féminine qui serre la mienne jusqu'au p'tit jour du dernier jour.

Ton regard enfantin qui désarme un peu plus le gamin que j'redeviens. Au bout de tes jambes qui ne marchent plus, tes chats – sereins, comme des gardiens. Sur la table de nuit, un fond de verre de Coca, ultime lien entre ce monde et toi, quelques gorgées de force qui te permettent, du fin fond de ta faiblesse, de nous lancer des gestes d'une élégance et d'une tendresse insolentes. […] On va t'emmener où tu voulais, c'est toi qui dictes le programme, c'est toi qui conduis sans permis. […] On va t'faire des violons, du mélodrame a capella : faut pas mégoter son chagrin, à la sortie d'un comédien. […] D'autant que je sens que tu n'es pas loin… Tu n'es pas mort : tu dors enfin. »

Pourtant, malgré cette rupture, l'ancien duo comique était resté très proche, et lorsque la malheureuse s'est éteinte en 2004, cette perte a été, selon ses propres termes « un cauchemar ». Guy Bedos, marié depuis 1978 à Joëlle Bercot, avouait d'ailleurs en 2015 : « J'adore ma femme actuelle et c'est à la vie à la mort entre nous, mais je n'ai jamais cessé de penser à Sophie. » Six ans plus tard, le 11 décembre 2010, le fils de cette dernière, Philippe, qu'il avait adopté en 1965, était emporté par le même mal que sa mère, à l'âge de 56 ans…

Si les femmes ont occupé une grande partie de son cœur, les copains y avaient aussi une place de choix. Ceux qui l'avaient aidé à ses débuts et lui avaient fait confiance, tels Jacques Prévert, Boris Vian ou Barbara – la chanteuse lui avait confié la première partie de l'une de ses tournées –, et ceux avec qui il avait partagé de grands moments de rigolade mais aussi de longues conversations enflammées sur la politique, sa passion.

À la fin des années 80, ce rescapé d'une enfance malheureuse qui se qualifiait de « résilient » devait affronter une succession de disparitions toutes plus douloureuses les unes que les autres ! À commencer par l'héroïne de La vie devant soi, décédée en 1985, et à laquelle il rendait hommage dans les pages du Temps en 2004 : « Simone Signoret a été ma professeure d'agit-prop. Elle m'a appris à utiliser les talk-shows télévisés pour lancer des “j'accuse”. »

Puis vint celle de Coluche, jeune acteur rencontré en 1969 sur le tournage du Pistonné, tué dans un accident de moto en 1986 : « J'ai milité auprès de Claude Berri pour que mon nouveau copain passe du statut de figurant à celui d'acteur », se souvenait Guy Bedos dans L'Express en 2015. Un petit coup de pouce qui avait valu une reconnaissance éternelle du comédien en salopette à l'égard de son mentor.

En 1987, disparaît un écrivain célèbre, ami de longue date de l'humoriste, des suites d'un cancer de l'estomac. En 2013, ce grand défenseur des Droits de l'homme lui avait dédié J'ai fait un rêve, un livre d'entretiens publié aux éditions de L'Aube : « Le titre est un gag tendre que je me suis offert en hommage à mon ami James Baldwin, un écrivain noir américain réfugié en France, lui-même proche de Martin Luther King », expliquait-il alors à Sud-Ouest.

Mais à peine avait-il dit adieu à cet homme qu'il admirait profondément qu'un immense chagrin ne tardait pas à le submerger à nouveau. Le 18 avril 1988, après avoir dû interrompre sa tournée un mois plus tôt, Pierre Desproges succombait à son cancer des poumons. Guy, ardent partisan du droit à mourir dans la dignité, autrement dit de l'euthanasie, avait assuré en 2015 sur les ondes de RTL que son ami avait été « aidé ». Ironie du sort, deux ans avant sa mort, en 1986, ce chantre de l'absurde et de l'humour noir s'était amusé à rédiger l'éloge funèbre de Bedos à l'occasion d'une émission de Michel Drucker consacrant les vingt ans de carrière de son confrère : « Guy Bedos n'est plus. Tu es mort ! La France perd le meilleur de ses fils et la rampe, le meilleur de ses feux », lançait Desproges sous le regard amusé de l'intéressé, avant de conclure : « Adieu l'artiste, va en paix. Je saurais m'occuper de ta veuve et de ton cher public. »

Trente-quatre ans après cette hilarante oraison, les deux amis sont de nouveau réunis, rejoints au paradis des artistes par Jean-Loup Dabadie, le 24 mai, l'auteur de ses plus beaux textes et le parrain de son fils Nicolas. Les mois de mai aussi sont meurtriers. C'est à Saint-Germain-des-Prés, une église qu'appréciait ce pourfendeur des excès des religions, que ses obsèques ont eu lieu le 4 juin, à 14 h 30. Il reposera en Corse, à Lumio, ce village qu'il aimait tant.

Clara MARGAUX

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