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Claude Lelouch : "J'ai découvert les vacances à 82 ans !"

Publié le 14 juin 2020

Avec pas moins de cinquante films à son actif, Claude Lelouch nous explique comment chaque épreuve, y compris celle du coronavirus, a été pour lui la meilleure école du monde…

Alors qu'en ce printemps la chaîne Melody rediffuse ses inoubliables Scopitones – ancêtres des clips vidéo –, le célèbre réalisateur d'Un homme et une femme, ou L'aventure, c'est l'aventure, nous fait replonger dans ses débuts avec une vive émotion. Il nous parle aussi de son confinement en Normandie, du déconfinement, de cette nouvelle façon de voir demain, de ses projets, avec toujours beaucoup d'optimisme.


France Dimanche : Comment avez-vous vécu ces deux mois de confinement ?

Claude Lelouch : C'étaient les premières vacances de ma vie, alors j'en ai bien profité ! Je savais ce qu'étaient des week-ends, mais je n'avais jamais pris huit semaines d'affilée. À 82 ans, j'ai donc découvert les congés et je comprends maintenant mieux pourquoi les gens aiment tant ça. Je devais commencer ce mois-ci le tournage de mon nouveau film, le cinquantième, qui est reporté à septembre. J'ai du coup profité de cette période de confinement pour l'actualiser, calfeutré dans ma petite maison normande achetée il y a cinquante ans, où j'aime me réfugier quand tout va bien ou quand tout va mal. Comme c'est une histoire qui se passe aujourd'hui, en 2020, j'ai évidemment été obligé de m'adapter et de prendre en compte l'arrivée de ce virus qui modifie d'un seul coup les choses. Mais, c'est finalement assez intéressant. Je n'aurais jamais eu le culot de mettre ça dans un scénario.

FD : Le déconfinement vient d'être instauré, que comptez-vous faire ?

CL : Vous savez, j'ai passé ma vie à m'adapter, à la guerre, à l'après-guerre, aux grèves, à Mai 1968… J'ai la chance d'avoir une grande faculté d'adaptation. C'est une nouvelle façon de voir le monde. Pour tous ceux qui passeront à travers les gouttes de ce virus, ce sera une vraie chance et un joli changement. J'ai envie d'être positif une fois de plus, comme je l'ai toujours été. La société avait besoin d'un petit coup de pied au c…, bien voilà… Depuis la nuit des temps, toutes les épreuves ont été positives, c'est La Vertu des impondérables, titre de mon dernier film qui devait sortir cet été. Et cette vertu des impondérables, j'y crois depuis toujours, plus que jamais ! S'il n'y avait pas de catastrophes, on resterait englués dans nos habitudes. Les seules choses qui nous en sortent sont les drames, les guerres, les attentats, et maintenant un virus. L'humanité a besoin de choses graves pour prendre des décisions et opérer des changements. Les catastrophes de ce genre sont d'incroyables signaux dont il faut tenir compte et qui nous obligent à modifier nos vies.

FD : La chaîne Melody rediffuse en ce moment même vos Scopitones, que vous vous faites une joie de commenter au micro de Jean-Pierre Pasqualini…

CL : Oh, ce ne sont pas des chefs-d'œuvre vous savez, mais c'est vrai que j'ai une tendresse particulière pour ces petits films. Parce que c'était ma jeunesse, j'avais 22-23 ans, et mes débuts bien sûr. Je passais mes soirées à l'Olympia, je découvrais le star-system qui me fascinait, j'étais copain avec Cloclo, Johnny, Dalida, Nougaro, Bécaud, etc. Personne ne se prenait au sérieux, et avec trois francs six sous, on faisait des trucs complètement dingues. Tout le monde me réclamait, j'étais devenu « Monsieur Scopitone » ! C'était certainement la meilleure école du monde pour apprendre mon métier. Puis, ils m'ont aussi sauvé la vie, ces Scopitones. Je venais de me ramasser avec mon premier long-métrage en 1960, un échec total qui m'avait laissé sur la paille. Et grâce aux Scopitones, j'ai pu rebondir, payer mes dettes, et même faire Un homme et une femme ! Donc ça reste l'un des plus beaux moments de ma vie.

FD : C'est donc de là que vous vient cette manière de réaliser si particulière ?

CL : Sûrement. En tous les cas, c'est certainement de là que vient mon amour pour la musique au cinéma. S'il y en a tant dans mes films, c'est grâce aux Scopitones. Ils ont fabriqué ma façon de filmer et ma personnalité. Donc oui, cette rencontre a été merveilleuse à bien des égards.

FD : Il y a deux ans, on vous a dérobé une sacoche contenant des centaines de notes, et vous espériez que le voleur aurait l'intelligence de vous les rapporter…

CL : Malheureusement, je n'ai jamais rien retrouvé. Cinquante ans de ma vie évaporés en une seconde ! Mais c'est en partant de ce fait divers que j'ai réalisé La Vertu des impondérables. Pour montrer que ce vol m'a finalement rendu service, m'obligeant à réinventer ma vie. Je suis reparti à l'âge de 12 ans ! J'essaie vraiment de toujours positiver. C'est parce qu'il y a eu la Shoah, c'est parce qu'il y a eu des millions de morts, que le monde s'est amélioré et qu'on est petit à petit passé de la barbarie à la civilisation. L'humanité a besoin d'épreuves pour avancer et devenir meilleure, et bien moi aussi. C'est en tout cas ma façon de voir les choses.

FD : Bon nombre d'artistes pensent que la culture a été la grande oubliée de cette crise. C'est votre avis ?

CL : Comme les gens ont le sentiment que la culture est un luxe, elle ne paraît pas essentielle en période de crise. Pourtant, quand tout va mal, c'est elle qui vient en premier lieu à notre secours. Si aujourd'hui il n'y avait pas les livres, la télévision, tous les chefs-d'œuvre du cinéma, etc, ce confinement aurait été insupportable. La culture est donc peut-être la chose la plus utile. Mais il est vrai qu'en ce moment, on pense qu'il est mieux d'avoir un steak dans son assiette que de revoir chef-d'œuvre. Pour ma part, j'ai plus besoin de me nourrir la tête que l'estomac.

FD : Si tout va bien, vous devriez débuter le tournage de votre cinquantième film en septembre. Cinquante films… Ça ne vous donne pas un peu le vertige ?

CL : Je n'arrive pas à y croire tellement c'est beau. Si on m'avait dit un jour que j'allais faire cinquante films, je me serais dit : « Mais, quel est ce scénariste bien farfelu ? » Ma vie est un conte de fées, alors j'en profite, avec des hauts et des bas bien sûr, mais je savoure. Vous savez, tout ce que j'ai réussi dans la vie, je l'ai d'abord raté. J'ai très vite compris la force de l'échec et me suis nourri de chacun que j'ai traversé. Les échecs sont la meilleure école du monde.

FD : Vous avez toujours été aussi positif ?

CL : Toujours. C'est ce que me reprochent les critiques d'ailleurs. On vit malheureusement dans un monde où le négatif est tellement plus fort que le positif. Si dix personnes vous disent du bien de moi, et une seule du mal, bien c'est celle-ci qui laissera des traces. Alors moi, je m'accroche au positif. Et si le négatif ne se multiplie pas – avec un 0, on ne fait que des 0 –, le positif, oui !

FD : Ça ne va pas être trop dur de vous « déconfiner » ?

CL : Vous voulez dire de repartir au travail ? Non, ça va être passionnant pour tout le monde. Et puis, ça va nous permettre de faire un peu le ménage, de voir où sont les braves gens et les salopards. Il a fait beaucoup de dégâts sur le plan sentimental et dans les familles, ce confinement. Plus que le virus lui-même, finalement. Des milliers de couples n'y auront pas résisté.

FD : Pensez-vous que les mentalités vont durablement changer ?

CL : Oh, chassez le naturel, il revient au galop ! Ça va être bien pendant six mois, et ensuite on reprendra les mauvaises habitudes. Mais vous savez, si pendant six mois le monde est formidable, ce sera déjà ça de pris. À moins qu'un grand miracle ne se produise, qui sait ?

Caroline BERGER

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