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Jacques Brel : En clinique, il fait venir son notaire...

Publié le 12 septembre 2018

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Quelle mort courageuse ! Jacques Brel a choisi lui-même sa fin avec un stoïcisme bouleversant...

Les médecins voulaient faire une dernière tentative pour prolonger son existence à l’aide d’un appareil d’aide à la respiration. Le grand chanteur-poète savait au fond de lui-même que ce ne serait qu’un sursis de quelques mois où il mènerait une vie diminuée, ralentie, végétative. Alors, il a refusé. Sans l’ombre d’une hésitation. Il a préféré partir en beauté, comme un homme debout.

Un intime nous a raconté ce que furent les derniers jours de Jacques Brel. Brusquement, sans raison médicale, il avait quitté, dix jours avant sa mort, la clinique de Neuilly où il suivait des traitements extrêmement pénibles. Il avait été transporté dans son avion privé à la clinique de Genève ou il avait été hospitalise déjà il y a un mois.

Les médecins suisses furent formels. Ils lui dirent qu’ils ne pouvaient plus rien pour lui, sinon lui donner un dernier conseil : retourner en France, à l’hôpital franco-musulman de Bobigny, dans le service du professeur Israël. C’est ce service qui comporte des unités ultramodernes de réanimation et d’aide à la respiration. Trois jours avant sa mort, toujours dans son avion privé, Jacques Brel était de retour à Paris. Immédiatement, il était conduit à l’hôpital de Bobigny où il se faisait inscrire sous le nom de Jacques Romain, en vérité ses deux prénoms. Trois personnes seulement connaissaient sa véritable identité : le professeur Israël lui-même, le directeur de l’hôpital et une infirmière, seule autorisée à franchir la porte de sa chambre.

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Après 48 heures d’examens, le professeur concluait que la seule chance de survie du chanteur était l’application d’un de ses appareils d’aide à la respiration. C’est alors que Jacques Brel a dit non. Tout le monde s’empressa autour de lui pour le convaincre d’accepter. ses médecins et ses familiers qu’on avait alors autorises a l’approcher. Seize heures plus tard, il était mort. C’était dans la nuit du dimanche à lundi, à 4 heures 10 du matin, au troisième étage du bâtiment A de l’hôpital.

A côté de lui, il n’y avait que deux personnes qui ont assisté à sa fin : Madly, une amie, et Charley Marouani, son imprésario et son meilleur ami. Ils avaient été prévenus plus tôt en pleine nuit. Au lever du jour, le chanteur américain Mort Shuman arrivait à son tour. Il portait précautionneusement un paquet. C’était le dernier costume de Jacques, celui qu’il emporterait dans sa tombe. Pour l’éternité. Telle fut la fin pathétique du grand chanteur ! Mais c’est au mois de juin qu’il avait pressenti que tout était perdu.

Il était encore dans les îles. Il ne vivait plus qu’avec un demi-poumon, mais refusait de rentrer en France pour de nouveaux examens malgré les supplications de ses proches. Pourtant, ses difficultés de respiration étaient si grandes qu’il avait du mal à garder son équilibre. Son corps penchait en avant jusqu’à risquer de tomber. C’est pour cela qu’il utilisait une canne.

A la mi-juillet, le chanteur avait quand même accepte de rentrer en France. depuis son retour, il faisait une tragique navette entre paris et Genève. C’est à Genève qu’il conjura, début août, ses médecins de lui dire la vérité. Ceux-ci hésitaient, puis devant son sang-froid et sa lucidité héroïque, ils lui dirent la vérité. Sauf miracle, il lui restait deux mois à vivre.

C’est à cette époque que le bruit courut que Jacques Brel avait tenté de se suicider en se précipitant par une fenêtre de sa clinique suisse. On n’a jamais su qui avait lancé cette abominable fausse rumeur ! Bien au contraire, Jacques Brel, très calme, lucide et courageux, avait fait venir son notaire de Belgique pour régler posément ses affaires et rédiger son testament en toute clarté.

Miche, son épouse, le visitait alors régulièrement pour l’aider à mettre au point les détails de sa succession. Pourtant, a l’époque, il ne voulait voir personne d’autre de sa famille, comme nous l’a déclare son frère pierre Brel au téléphone. J’ai appris la mort de Jacques par la radio, nous a-t-il dit. Depuis qu’il était malade, mon frère ne voulait pratiquement plus voir personne de sa famille, même son neveu Bruno Brel, mon fils, qui chante au théâtre des Deux-Anes à Paris, qu’il aurait pu aider. Dès que j’ai su la nouvelle, j’ai prévenu le reste de la famille. Nous connaissions bien sûr son état de santé et nous nous doutions, hélas ! que sa fin était proche.

Aujourd’hui, Jacques Brel est bien loin de tout cela. Son long et douloureux chemin de croix s’est achevé. Car ce fut un véritable chemin de croix. Jacques Brel n’a pas eu ce droit qu’on accorder même aux animaux. Souffrir en paix et dans le silence. Les rares amis qui ces derniers mois l’ont approché ont remarqué combien sa respiration était oppressée et faible. Ils ont vu un être accablé par une insurmontable lassitude, qui ne pouvait se déplacer qu’appuyé sur une canne et en se tenant toujours au bras de quelqu’un.

Détresse

Les trois marches qu’il devait gravir pour aller du restaurant à l’ascenseur de l’hôtel George V, par exemple, représentaient un effort exténuant. Il fallait le soutenir sans cesse. Dans ce palace au personnel stylé et obséquieux, il y avait toujours un intime pour faire sa chambre, recevoir et renvoyer les plateaux, ne laisser pénétrer personne, pas même une femme de chambre, pour préserver des regards curieux la détresse d’un homme glorieux et malheureux.

Quand il arriva a paris, il y a deux mois, il était passe par Papeete. Personne ne l’avait vu depuis longtemps. Ceux qui le reconnurent furent stupéfaits. Un vol spécial d’Air Tahiti s’était posé sur le terrain de Papeete, en provenance de Hiva-Oa, l’une des îles marquises. Dans l’appareil, il y avait trois passagers : une jeune femme aux traits creusés par le chagrin et deux hommes : Brel et l’unique médecin des Marquises.

Une voiture attendait le trio. A Papeete, les nouvelles vont vite. Et peu après on apprenait que Brel était installé à l’hôtel Tahiti et qu’il subissait des examens de santé à la clinique Cardela. Là-bas, on adorait Jacques Brel à cause de sa gentillesse et de sa générosité tant il aidait les malheureux. Dans la chaleur moite du Pacifique, le soir, dans les cafés ou les restaurants à la mode, on ne parlait que de lui.

Méconnaissable

L’angoisse s’était accrue le 27 juillet dernier. Ce jour-là, Jacques Brel embarquait à Papeete sur le vol d’Air France 004, qui, après une escale à Los Angeles, atterrissait à Roissy le vendredi. Les fatigues du voyage, les efforts que Jacques Brel dut fournir pour affronter les cameras des chaines de télévision, les journalistes, les curieux, les admirateurs qui le harcelaient de questions furent autant d’épreuves qui creusèrent ses trait. Indéniablement, il était méconnaissable.

En octobre 1977, quand il était venu à Paris pour enregistrer clandestinement dans les studios d’Eddie Barclay, avenue Foch, ses douze chansons, bien sûr, il s’aidait déjà d’une canne pour marcher. Mais c’était un homme qui avait l’énergie de répéter avec ses musiciens, d’enregistrer ses chansons. A l’époque, il camouflait ses traits sous un large chapeau noir et derrière une longue barbe grisonnante. Son disque, fabriqué en un temps record, mis en vente le 17 novembre, s’est vendu à un million d’exemplaires.

Le Jacques Brel qui revient ce jour est un homme à bout de forces, mais qui ne dit rien, qui ne geint pas. Même dans la soufffrance il n'abdique pas sa grandeur. A travers ces épreuves inhumaines, il a voulu conserver jusqu’au bout sa fierté, sa dignité d’homme. Il s’est caché pour ne pas montrer un visage et un corps qui n’était plus ceux que tous ceux qui l’aimaient et l’admiraient avaient connu. Et plutôt que de prolonger en vain cette vie qui n’était plus qu’un affreux martyre, Jacques a pris sa décision.

Il n’a pas renoncé à la vie, puisqu’il a réglé avec minutie tous les détails de sa succession, de son dernier départ. Mais il n’a pas voulu prolonger ses atroces souffrances inutilement. Pour lui et pour tous ceux qui l’aimaient et qui souffraient aussi de son calvaire. Dans sa chanson «Adieu l’Emile», il disait, en parlant de sa propre mort : «Je veux qu’on rie, je veux qu’on danse.»

Personne n’a le cœur à rire ou à danser. Mais personne non plus n’oubliera le geste grandiose du chanteur torturé.

Philippe LEMARECHAL