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Jacques Brel : Il mentait a sa femme pour la rassurer !

Publié le 12 septembre 2018

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Le destin de Jacques Brel semblait tout tracé. Il devait reprendre, à 18 ans, à la fin de ses études à l’Institut Saint-Louis, à Bruxelles, la direction de la cartonnerie familiale, qui comptait plus de six cents ouvriers.

Au début, avec beaucoup de bonne volonté, pour faire plaisir à ses parents, Jacques va se mettre à fréquenter les milieux des affaires et de l’industrie. Mieux : il se met à étudier jour et nuit le droit commercial. Entre-temps, il va se marier et, très vite, avoir trois filles, Chantal, France et Isabelle. Il ne manque de rien. Il porte complet veston et moustache. Son père lui a même réservé, pour lui et sa petite famille, toute l’aide de sa grande et magnifique villa. Il touche un bon salaire, il a une femme charmante, trois adorables petites filles. Ce que personne ne sait encore, c’est que dans les marges de ses cours de droit commercial, il a commencé à écrire des chansons. C’est fini. Il ne va plus s’arrêter.

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A la sécurité et au confort d’une existence bourgeoise, il va choisir, pour chanter, le dénuement. Et  sauter le pas. Un jour de juin 1953, gonflé d’espoir et d’ambition, il dit «adieu» à sa femme et à ses enfants, sur le quai de la gare du Midi, à Bruxelles. Il a décidé, avec quelques chansons en poche, de partir à la conquête de Paris. Tant pis pour son existence douillette et toute tracée. Il s’installe dans une chambre d’hôtel, au 3 de la rue des Trois-Frères, dans le IXe arrondissement. Et comme personne ne veut de lui, au début, avec sa gueule et ses longues dents qui prêtent à rire, il se met, après avoir épuisé tout son argent, au régime saucisson-camembert. C’est la misère qui commence.

Audition

«Un soir, après avoir mis une chemise blanche et m’être rasé de frais» a-t-il raconté, «j’ai décidé d’aller tenter ma chance à la Villa d’Este, l’un des cabarets parisiens les plus cotés de Paris. J’ai passé une audition. Savez-vous ce que le directeur m’a dit ? "Tu es beaucoup trop laid. Jamais tu ne réussiras dans la chanson. Avec ta grande gueule, raconte plutôt des histoires belges !"» Un mois et quatre-vingt deux auditions plus tard, il commence à se demander s’il ne ferait pas mieux de raconter des histoires belges comme le lui ont conseillé tous les directeurs de cabaret. Maintenant, il n’a plus le sou. Et il est beaucoup trop fier pour alerter sa famille. Mieux : les lettres qu’il écrit à sa femme «Miche» sont pleines de mensonges dorés, de petites salles en délire qui commencent à l’acclamer.

En fait, il a été obligé de quitter son hôtel. et depuis quatre jours, avec une musette des surplus américains sous la tête, son seul bagage, il couche sur un banc en face de Medrano. Il a faim. Avec le peu d’argent qui lui reste, il ne mange que des conserves. A ce régime-là, très vite, il attrape le scorbut et ses dents se déchaussent. «J’étais si maigre que je ressemblais à un épouvantail. Mais mon coup dur, celui qui m’a fait pleurer comme un gosse, je l’ai connu un soir d’hiver. Il gelait à pierre fendre. J’habitais alors place Dancourt, dans un hôtel crasseux. Je devais deux semaines de loyer et j’avais mis mon pardessus au clou.» C’est alors qu’un ami vient le trouver pour lui proposer de faire un petit cachet à Clichy. Et il se voit déjà, lui qui grelotte, dégageant son pardessus.

Le voila parti, a toute vitesse, faire son tour de chant chez «Geneviève». Il en repart aussi vite, mon maigre cachet en poche. Il descend a toute vitesse les marches au pied du sacre cœur, pour aller dégager son pardessus. «C’est à ce moment-là que j’ai dérapé sur le verglas», a raconté Jacques Brel, «et que je me suis retrouvé une dizaine de marches plus bas. Je n’avais rien. Mais ma guitare était complètement défoncée ! Vous vous rendez compte : ma guitare, ce que j’avais de plus précieux ! Mon inséparable amie des jours de poisse, celle qui ne me quittait jamais !»

Clochard

Alors, pour la première fois depuis qu’il était à Paris, il se met à sangloter comme un gosse, assis sur les marches. C’est à ce moment-là qu’une équipe de l’abbé Pierre, qui patrouille dans le quartier, vient vers lui. On l’a pris pour un clochard. On le prend par le bras, on l’aide à se remettre sur pied, on veut l’emmener à toute force dans un centre d’hébergement. Il se contente de faire «non» de la tête, les morceaux de guitare sur les bras. Finalement, l’équipe de l’abbé Pierre renonce à l’emmener, le quittera après lui avoir donné un «Viandox» bien chaud ! Il sera sauvé du désespoir par Mme Lebrun, directrice de «l’Echelle de Jacob». Elle lui prêtera les 25.000 anciens francs nécessaires à l’achat d’une nouvelle guitare. «J’avais une guitare neuve, j’avais écrit de nouvelles chansons, j’avais même un peu de métier, mais je prenais encore des «bides» terribles.»

Le plus fort, c’est qu’il continue à envoyer des lettres réconfortantes à sa femme, pleines d’applaudissements et de cris de triomphe. Comme il ne peut pas de passer de «Miche», il décide même, malgré sa misère, de la faire venir à Paris. Seulement, il faut lui trouver un appartement. Il a calculé que, dans son maigre budget, le logement ne doit pas lui coûter plus de vingt mille anciens francs par mois. Et il faut de la place pour sa femme et ses trois filles. Hélas ! Il a beau courir les agences, tout ce qu’on lui propose est au-dessus de ses moyens. A la fin, le directeur d’une agence lui propose un logement à Montreuil-sous-Bois. Il va le voir. Et lui, l’ancien petit bourgeois de Bruxelles, habitué au confort, recule. C’est un baraquement préfabriqué, au milieu d’un terrain vague. Il n’y a pas de chauffage et les murs sont suintants d’humidité.

Cabarets

Et pourtant, il dit «oui». Le plus merveilleux, c’est que sa femme ne lui adressera pas un mot de reproche. Au contraire. Elle inscrira les enfants à l’école la plus proche et fera des merveilles pour rendre un peu viable ce terrible trou à rats. «Pour faire vivre toute la maisonnée, à l’époque, il fallait que je passe dans sept cabarets par jour. Je commençais à 8 heures du soir et je terminais vers 4 heures du matin. Sans voiture, c’était un tour de force presque irréalisable.» Tant de misères supportées, tant de courage, ont fini par payer. Le printemps 1954 sera marqué par son premier coup de chance : il enregistre son premier 33 tours. On lui remet une avance sur les ventes : 30 000 F. Une petite fortune pour lui. Il n’a jamais gagné autant d’argent d’un seul coup. Mais la grande chance de sa vie, il la devra à Juliette Gréco. Un jour de 1957, une fois de plus, Jacques Brel est découragé et sur le point de retourner à Bruxelles. Elle le reçoit dans son grand appartement tendu de velours rouge sombre. Elle se met au piano. Et Jacques lui chante son répertoire. Il commence par «ça va le diable» et «Quand on n’a que l’amour», ses deux chansons favorites.

«Mais c’est vraiment formidable» s’écrie Juliette Gréco, enthousiaste. «Je vais le prendre immédiatement dans mon tour de chant.» De 1958 à 1959, il part pour de longues tournées en province, accompagné de «Miche», sa femme. Pour pouvoir le suivre, ne pas le quitter d’un pas, elle a mis ses enfants en pension. Elle lui sert d’habilleuse, de courriériste, d’imprésario, d’agent de presse et de femme de chambre. A chaque instant, elle est près de lui pour lui recoudre un bouton au dernier moment ou lui tendre un verre d’eau entre deux chansons. Elle fait mieux : quand la salle est un peu froide, elle le pousse doucement par les épaules pour entrer en scène et lui souffle : «Vas y, tu es formidable. N’aie pas peur !». Pourtant, dès cette époque, il n’a même plus le temps de la remercier de toute sa gentillesse. Il ne pense qu’à son métier. Il ne parle que de ses problèmes. Cela ne fait rien. «Miche», sans un mot de reproche, continue à être dans son ombre.

Célèbre

C’est en 1960, à l’Olympia, que tout va s’arranger. D’un seul coup, avec des chansons bouleversantes, il va se retrouver célèbre. On le rappelle 16 fois ! Ses disques, à partir de ce jour-là, vont se vendre par milliers. Partout, dans le monde entier, on le réclamera. Il a gagné son pari. Un pari qui paraissait impossible, quand il s’était juré, sept ans plus tôt, un jour de juin 1953, de ne revenir à Bruxelles qu’après avoir gagné. La tête haute.

André BRONTE

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