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Jacques Brel : «Je n’ai plus que 10 ans a vivre»

Publié le 12 septembre 2018

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Bouleversant ! Il y a exactement dix ans, Jacques Brel lui-même avait publiquement prédit la date de sa mort ! C’était le 29 octobre 1968 et, ce jour-là, Jacques Brel avait fait cet aveu pathétique : «Je n’ai plus que dix ans à vivre.»

A cette époque, Jacques Brel avait 40 ans. Il jouait sa pièce «L’homme de la Manche» au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, et il avait offert un grand dîner. Ce devait être un soir de fête, mais les cent cinquante invités du repas, qui se déroula au restaurant Vincent, 8 rue des Dominicains, remarquèrent que Jacques Brel se montrait soucieux et préoccupé. Et, au dessert, ce fut le tragique coup de théâtre.

Alors que ses collaborateurs lui demandaient quels étaient ses projets d’avenir, Jacques Brel fit cette réponse stupéfiante : «Comment pourrais-je avoir des projets ? J’ai une leucémie et je sais maintenant que j’ai, au plus, encore dix ans à vivre.» Puis Jacques Brel avait confié que c’est juste au début du repas qu’il avait appris la terrible vérité sur son état. «J’étais allé la semaine dernière à la Policlinique de Bruxelles pour subir un examen général» avait-il dit. «C’est le résultat de cet examen que ma femme m’a téléphoné au début du repas. On m’a fait une analyse du sang, et les médecins ont constaté que les globules blancs étaient de plus en plus nombreux ; c’est la preuve que ma leucémie s’aggrave.»

Mais le plus extraordinaire, c’est qu’il y avait déjà vingt-cinq ans que Jacques Brel savait qu’il était atteint de ce mal effroyable. «C’est à l’âge de 15 ans que j’ai appris que j’avais la leucémie» avait-il poursuivi. «Déjà a cette époque, je me sentais anormalement fatigué. On s’en était aperçu a mon école, et le directeur du collège Saint-Louis, où je faisais mes études, avait conseillé a mes parents de me faire examiner par un médecin. Pourtant, je ne sentais aucun mal particulier. J’avais seulement les yeux cernés et j’étais toujours épuisé. Ma mère m’emmena chez le médecin de famille pour un examen général. L’analyse révéla que j’avais trop de globules blancs dans le sang. C’était la leucémie. "

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"Quinze ans plus tard, l’armée devait m’apporter la confirmation de ce verdict alarmant. Je fus réformé définitivement et le médecin militaire confirma la gravité du mal dont je souffrais. Mon médecin d’Anderlecht, où j’habitais encore avec mes parents, me prescrivit alors un médicament pour reconstituer le sang. Il m’ordonna aussi de suivre un régime de légumes et de fruits et me défendit l’alcool. Ça me fit du bien. Peu à peu, je me sentais moins fatigué. Au même moment je commençais ma carrière de chanteur. C’était exténuant, mais je tenais bien le coup.» C’est cela qui explique pourquoi, depuis ses premiers succès, Jacques Brel s’exténuait à chanter 300 jours par an, ne consacrant à sa femme et à sa famille que quelques semaines.

S’il ne refusait aucun contrat, c’est parce qu’il savait qu’il n’avait que peu de temps devant lui pour assurer l’avenir de sa femme Thérèse et de ses trois enfants, à qui il n’avait jamais caché le mal qui le rongeait. «A l’époque, un grand hématologue parisien, un médecin spécialiste des affections du sang, nous avait expliqué que les médicaments pouvaient retarder les effets de la leucémie, mais qu’il se créait, peu à peu, un phénomène d’accoutumance : au bout d’un certain temps, les médicaments n’opèrent plus, et le nombre de globules blancs recommence à augmenter.» Sans doute était-ce ce qui, alors, s’était produit pour Jacques Brel. «J’avais oublié mon mal quand il s’est brutalement rappelé a moi en 1965», avait-il dit.

«Cette année-là, j’avais demandé mon brevet de pilote et j’ai dû subir encore une analyse de sang. Le médecin s’est aperçu de l’accroissement anormal de mes globules blancs. La leucémie s’aggravait.» Et quand, en octobre 1968, Jacques Brel est monté sur la scène du Théâtre de la Monnaie pour interpréter «l’Homme de la Manche», tous les spectateurs avaient été frappés par sa maigreur et l’expression de fatigue de son visage. «C’est vrai, avait-il dit encore, j’ai beaucoup maigri ces derniers temps. En sortant de scène, je suis toujours couvert de sueur et exténué. A tel point que je suis obligé de m’allonger durant une dizaine de minutes dans ma loge et de prendre des pilules.»

«Je lutte, mais je sais que je suis condamné. et que, dans dix ans, je serai mort.» Même si un cancer du poumon qui, se greffant sur une leucémie, l'a finalement emporté, la prédiction faite par Jacques Brel, le 29 octobre 1968, s'est révélée tragiquement exacte, après dix ans d'un atroce calvaire...

Claude LEBLANC

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