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Jacques Brel : Malade, il a eu le courage de consoler Henri Salvador...

Publié le 12 septembre 2018

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Brusquement, en pleine gloire, Jacques Brel avait stupéfié son public et ses amis : il avait tout quitté pour partir sur les mers. Comme un aventurier. Autour de son départ, planait un épais voile de mystère. Mais ceux qui « savaient » murmuraient que cette fuite soudaine cachait une tragédie.

Déjà, la maladie faisait son œuvre. Pourtant, avec l’immense courage que tous lui connaissaient, Jacques préférait plaisanter. Il lançait même un défi au mal qui le rongeait, en faisant de sa fuite sans espoir, un exploit sportif : «Je vais traverser le Pacifique en solitaire !» écrivait-il lui-même alors au «Soir», le grand quotidien de Bruxelles. «Ce sera ma plus grande traversée. Je vous écrirai à mon arrivée de l’autre côté, de je ne sais où !»

Ces lignes, il avait eu le formidable courage de les écrire en très peu de temps après sa première opération, alors qu’il connaissait déjà parfaitement la nature du mal qui le rongeait. Et il savait qu’on n’en réchappe pas. Mais dans la fuite vers les îles de Jacques Brel, il y avait quelque chose de plus pathétique encore. Une bouleversante espérance humaine : en fuyant l’Europe, ses brumes et ses villes, n’espérait-il pas arracher à la mort un répit plus long que ne lui accordaient les médecins, une rémission ? Jacques Brel savait que sir Francis Chichester, le grand navigateur solitaire britannique lui aussi atteint d’un cancer, avait gagné du temps grâce à son bateau.

Les médecins l’avaient condamné, ils ne lui avaient donné que quelques mois à vivre : contrairement aux prédictions des spécialistes, le vieil homme avait tenu plusieurs années à la barre de son voilier, narguant la mort. Il y avait autre chose aussi : le grand chanteur ne fuyait pas seulement les hôpitaux et les villes. Puisqu’il se savait condamné, il voulait trouver un paysage où les derniers mois de sa vie seraient plus doux. Pendant des mois, des années même, il a cherché. Il avait acquis un superbe voilier de 19 mètres, l’ «Askoy II».

Longtemps, il l’a manœuvré tout seul, sillonnant les mers et les océans à la recherche d’une crique, d’une île ou d’un port où l’angoisse de la maladie le laisserait enfin tranquille. Mais toujours, il fuyait. Les plus beaux paysages du monde ne parvenaient pas à le retenir. Plusieurs fois, il a cru avoir trouvé «son» paysage, son île inconnue du monde, le petit port où il pourrait oublier, peut-être. On l’a vu aux îles Canaries. Il s’est arrêté aux Antilles, il a même pensé s’y établir, attendre la fin, au milieu de ses amis qui l’adoraient. Et puis, un matin, sans crier gare, Jacques Brel se remettait à la barre de son bateau. Les voiles montaient le long des mâts. Le long et fin vaisseau noir prenait le large. Destination inconnue.

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Dans sa fuite, qui était un véritable combat, Jacques Brel a fait le tour du monde. Il a vu toutes les mers du monde. et puis, un jour, il a trouvé. Lorsqu’à l’automne de 1976, l’«Askoy» est arrivé en vue de Hiva-Hoa, dans le Pacifique, son capitaine a senti qu’il touchait au but qu’il s’était fixé. Hiva-Hoa est la perle des îles Marquises. S’il y a un endroit sur les océans qui ressemble à l’idée que l’on peut se faire du paradis, c’est celui-là. En plus de la beauté fascinante du paysage, l’île avait pour Jacques Brel un avantage énorme : enfin, là-bas, les habitants ne le connaissaient pas.

Chez eux, il ne serait qu’un homme parmi les hommes. Un inconnu. Alors l’éternel voyageur, le perpétuel fuyard, le navigateur solitaire a jeté l’ancre. A Hiva-Hoa, Jacques Brel a acheté une vaste maison. C’était la première qui soit bien à lui, de toute son existence. Au bout de quelques semaines, il était totalement adopté par le village. Mieux même : avec son extraordinaire chaleur humaine, il a eu très vite des amis.

Hélas ! La maladie, sournoisement, poursuivait son œuvre. Un jour, en faisant un tour en mer à bord de son voilier, Jacques Brel s’est aperçu que ses forces l’abandonnaient petit à petit et qu’il n’avait plus assez d’énergie pour hisser les voiles tout seul. Il a dû vendre son bateau. Officiellement, la raison donnée a ses amis était qu’il voulait s’interdire de repartir, de fuir une nouvelle fois sur les océans. En réalité, il savait qu’il n’aurait plus jamais la force de courir les mers, et que la fin approchait.

Fabuleux

Extraordinaire Jacques Brel ! Au moment même où il a senti que la maladie allait être la plus forte, il a voulu se battre encore contre la mort. Contre la sienne, mais aussi contre celle qui guettait les autres, ses amis des îles Marquises. Il a acheté un avion, un vieux bombardier réformé de la guerre de Corée, un bimoteur. Et il s’est dévoué sans compter : il a mis son avion au service des habitants de l’île. Elle est en effet tellement isolée qu’il faut, parfois, attendre trois mois le bateau qui apportera des médicaments de première nécessité. En peu de temps, Jacques Brel était devenu le «docteur miracle» de son île.

D’un coup d’aile, il transportait les malades ou les blessés à Tahiti ou à Papeete : sans lui, ils n’auraient eu aucune chance. Lui qui se savait condamné, il ne supportait pas qu’un homme, une femme ou un gosse meure faute de soins. Il a ouvert tout grand sa maison aux enfants qui l’adoraient. Pour eux, il a transformé une pièce en cinéma et en théâtre. Il leur faisait passer le baptême de l’air sur son avion.

Plus touchant encore : lorsqu’il partît pour Paris en septembre dernier pour enregistrer son dernier disque, il leur promit une chanson pour les faire danser. Il a tenu parole : ce fut «Si j’étais le bon Dieu». Sa générosité était sans limites. Quand Henri Salvador a perdu sa femme Jacqueline, Brel lui a télégraphié simplement : «Viens». Il savait que son ami était effondré. Malgré sa maladie, Jacques a eu le courage de consoler Henri, de lui redonner le goût de vivre.

Mais le plus poignant dans le fabuleux courage de Brel, c’est qu’il n’a jamais cessé de plaisanter. Quand le chanteur Antoine lui rend visite aux Canaries à Noël 1974, Jacques lui sert pour le Réveillon un festival d’histoires drôles. En septembre 1977, dans une interview à Henry Lemaire de «Ciné-Revue», il refuse de s’apitoyer sur son sort et se moque même de lui-même. A un moment, pourtant, il laisse échapper une petite phrase, une seule. Bouleversante : «Moi, dit-il, quand un copain s’en va, je me pose des questions. Mais ces questions, je les garde pour moi.»

J.P. TARDIF

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