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Jacques Brel : Opéré deux fois en secret !

Publié le 12 septembre 2018

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C'est en pleine gloire que Jacques Brel quittait la scène à Paris. Il venait d’apprendre qu’il avait un cancer du poumon...

C’est d’abord un cri de surprise, suivi d’un murmure de poignante émotion, qui parcourt les rangs du public de l’Olympia en ce soir d’octobre 1966. La salle entière s’était levée pour faire une triomphale ovation à Jacques Brel qui venait de terminer son tour de chant. Mais, soudain, les applaudissements se taisent. Le chanteur vient de réapparaître sur scène. Ce n’est pas dans ses habitudes. D’ordinaire, il ne réapparaît qu’une fois pour saluer, par modestie. Et ce soir-là, il revient en peignoir rayé, les jambes nues au-dessus de ses chaussettes.

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Ce n’est plus une vedette, mais un homme qui fait face au public. D’une voix encore plus rauque que d’habitude, il murmure ces mots : « Merci de tant d’amour. » En pleine gloire, Jacques Brel quittait la scène à Paris. Il venait d’apprendre qu’il avait un cancer du poumon. Brel n’était pas de ces hommes qui se bercent d’illusions. Il savait que rendez-vous venait d’être pris avec la mort. Pour lui allait commencer un long calvaire. Une lutte épuisante avec le mal. Brel n’ignorait pas que, chaque jour, son visage et son corps se marqueraient un peu plus sous le joug de la douleur. Et ce spectacle-là, il ne voulait pas l’offrir au public.

Une seule solution. Partir. Se cacher. Essayer de faire face tout seul à l’épreuve. Pendant quatre mois encore, il va chanter, en province et en Belgique. Oh ! Pas pour la gloire. Pas pour récolter ses derniers lauriers. Non, pour l’argent ! Pour amasser, pendant qu’il est encore temps, de quoi assurer l’avenir de sa femme et de ses trois enfants, quand il ne sera plus là.

Puis Brel va s’abandonner aux mains des médecins. Dans la plus grande discrétion, à Paris, à Bruxelles, à New York, il consulte les plus grands spécialistes du cancer. On lui laisse peu d’espoir. La seule chose que puisse la science, c’est reculer l’échéance et atténuer quelque peu la douleur.

En 1969, Brel a une première grave alerte. Il est épuisé. pale, le souffle court, il est souvent pris de tremblements nerveux. Il se sent a bout de forces. Il faut lui faire une piqûre chaque jour, à base de foie de veau et de vitamine B 12, pour qu’il tienne le coup. Le traitement lui fait du bien. Au bout d’un mois, le chanteur va mieux.

Il entre dans une période de rémission. Il se met à voyager, loin de l’Europe surtout, loin de ceux qui l’ont aimé. Personne ne sait rien de son mal, sauf sa femme et quelques intimes. Brel ne veut pas se faire plaindre et affiche une pudeur impressionnante face à la maladie. Soudain, au début de février 1975, un grand quotidien américain publie : «Jacques Brel est mort.» La nouvelle éclate comme une bombe et bouleverse le monde.

Pourtant, vingt-quatre heures plus tard, la nouvelle est démentie. Brel n’est pas mort. Mais il a disparu. On a perdu sa trace, à la Martinique, où il faisait une croisière en voilier. Ce n’est que plusieurs jours plus tard qu’on retrouve sa trace. Le chanteur est à Bruxelles. Il a fallu l’hospitaliser d’urgence à la clinique Edith Cavell, dans le service du docteur Katz, spécialiste des affections cardiaques et circulatoires.

Son cancer a-t-il repris de plus belle ? Sans doute, les médecins tentent-ils de le localiser, d’empêcher qu’il ne se développe. Nul ne sait exactement le traitement que l’on applique à Brel. Mais on l’aperçoit plusieurs fois dans les couloirs du 7e étage, le quartier des cas graves, amaigri, le visage émacié. Quelques semaines plus tard, il est transporté dans un autre hôpital, l’Institut Bordet, spécialisé dans le traitement du cancer. Deux quotidiens belges annoncent que Jacques Brel vient d’être opéré. Une grave opération, l’ablation d’un poumon. Inutile de préciser combien cette intervention est dure et douloureuse.

Brel met plusieurs mois à s’en remettre. Ce n’est que le 19 septembre qu’il pourra quitter Bruxelles. Guéri ? On crie au miracle. Les médecins pensent avoir sauver la vie au chanteur. Il peut repartir dans les îles, voguer sur son bateau, puisque c’est la vie qu’il semble s’être choisie désormais. Cela ne dure pas longtemps. En 1976, Brel doit subir une nouvelle opération. Cette fois, l’intervention est dramatique. Il ne reste qu’un poumon à Brel. Mais le cancer l’a gagné, lui aussi. Et il faut à nouveau trancher dans la chair pour que le chanteur survive.

On lui enlèvera la moitié du poumon. C’est la dernière opération possible pour le chanteur. Après quoi. on ne pourra plus rien pour lui. Hélas, en 1977, nouveau drame : il faut fréter un avion spécial pour transporter Brel, depuis la petite île de Hiva-Hoa, où il séjournait, jusqu’à Tahiti, où on l’hospitalise à la clinique Cordela. La nouvelle ne parvient pas en Europe. Brel interdit formellement, chaque fois qu’il subit un nouveau coup, que le bruit se répande. Il veut que l’on garde le silence absolu sur sa déchéance. «Je suis affreux à voir, je me fais peur», déclare-t-il lui-même.

En octobre 1977, il vient clandestinement à Paris pour enregistrer son dernier disque. Il ne veut pas qu’on le voie, marchant difficilement, les épaules voûtées. Il cache son visage déformé par les médicaments à fortes doses sous une barbe épaisse et un grand chapeau noir. Des photographes parviennent à saisir quelques images de sa silhouette squelettique. Le public n’arrive pas à y croire. On ne reconnaît plus le chanteur.

Heureusement, il y a son disque : 17 nouvelles chansons, plus belles et plus fortes que jamais. C’est ce souvenir que le public veut garder de Brel, et, en l’espace de quelques jours, l’album se vend à plus d’un million d’exemplaires. Le chanteur n’a pas le temps d’en recueillir la gloire. Il est déjà reparti dans ses îles ensoleillées, au bout du monde, là où il peut vivre en paix avec son mal. Il ne reviendra à paris que pour mourir. A 49 ans. Il avait dit un jour : «Je ne veux pas devenir un vieux chanteur.»

Claude LEBLANC

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