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Jean-Jacques Debout : "Je dois tout aux femmes"

Publié le 5 avril 2020

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Jean-Jacques Debout, l'interprète des "Boutons dorés", qui n'avait pas le coeur à fêter son anniversaire, a accepté, en exclusivité pour France Dimanche, de se confier sur ses 80 belles années...

Pour ses 80 printemps, ce 9 mars, sa douce Chantal lui avait imaginé une belle fête avec tous leurs copains, dans un hôtel particulier donnant sur le parc Monceau. Néanmoins, à quelques jours de cette date anniversaire, Jean-Jacques a préféré tout annuler. « Il y aurait eu beaucoup trop d'absents et ça me rend si triste », a-t-il déclaré alors que vient de paraître, chez Marianne Melodie, ce beau coffret double CD intitulé Ils chantent Jean-Jacques Debout. Quarante-huit titres de sa main, interprétés par Johnny, Sylvie Vartan, Sheila, Michèle Torr, Chantal Goya bien sûr, Mireille Darc, Yves Montand, Barbara, Dalida, Thierry Le Luron et bien d'autres.

C'est à la célèbre brasserie Le Wepler, place de Clichy, qu'il nous a donné rendez-vous pour déjeuner, dans le petit coin à gauche en entrant sous le grand tableau, en souvenir de son enfance…

France Dimanche : Vous avez une tendresse toute particulière pour cet établissement ?

Jean-Jacques Debout : Oui, c'est ici que je venais quand j'étais petit avec ma grand-mère paternelle, Clarisse. Mon enfance m'y accompagne. Bien que je sois né en pleine guerre, j'aimais cette époque. À 4 ans, je me revois regarder passer les Allemands avec leurs fusils et leurs grandes bottes, ça me fascinait. Ma grand-mère m'avait expliqué qu'on était en guerre et on ne savait pas comment on allait s'en sortir. Très dévouée et infirmière hors pair – médaillée de la Croix de guerre –, elle s'est beaucoup occupée de moi qui avais de gros soucis de santé. À l'époque, on vivait à Saint-Mandé et j'allais au zoo de Vincennes donner du pain au vieil éléphant. C'était mon terrain de jeux, mais tout le monde crevait de trouille qu'il m'attrape le bras avec sa grande trompe. Tout ça avant que mon père ne m'envoie, à 7 ans, en pension au collège de Juilly, à côté de Meaux en Seine-et-Marne.


FD : Pourquoi en pension si petit ?

JJD : Parce qu'il n'aimait pas me voir traîner au bois de Vincennes à la sortie de l'école. Avec quelques gars, dont Jean-Paul Goude, mon plus vieux copain d'enfance, on faisait du vélo, on grimpait aux arbres, on se bagarrait contre la bande de Montreuil. Rien de grave, mais mon père voulait que je fasse comme lui, opticien – il a suivi le général de Gaulle jusqu'à la fin de sa vie – et pensait que si je continuais ainsi, j'allais devenir un raté ! Du coup, au grand désespoir de ma mère, il m'a envoyé au pensionnat. Je ne fichais rien et les gens disaient : « Quand va-t-il se mettre à travailler celui-ci ? » Mais je n'aimais pas l'école, je préférais celle de la vie !

FD : Vous souvenez-vous du jour où vous y êtes parti ?

JJD : Oh oui ! c'est indélébile. Tous en uniforme, avec casquette, cape et boutons dorés, en bas de la station de métro Stalingrad, on n'avait pas de mal à se reconnaître. Au moment de se quitter, ma mère se faisait consoler par une dame qui était la maman de Jacques Mesrine, qui allait devenir l'un de mes meilleurs amis. Au pensionnat, il y avait beaucoup d'orphelins de guerre, et Jacky, comme je l'appelais, était devenu un peu le chef de bande de tous ces malheureux. Il demandait de l'argent à sa mère et les emmenait à l'épicerie du collège pour acheter des chaussures à l'un, un pull-over à l'autre… Il était comme un père pour eux.

FD : Comment avez-vous vécu ces années de pensionnat ?

JJD : Très mal ! J'adorais la chorale, les balades en forêt ou servir la messe avec Jacky, mais le reste, c'était une horreur. Je redoublais sans cesse et je ne pouvais même pas rentrer chez mes parents le week-end, car j'étais tout le temps collé ! Un cauchemar !

FD : À l'aube de vos 80 ans, quel est votre sentiment ?

JJD : Ça m'éloigne terriblement de mon enfance. J'ai perdu tant d'amis en chemin et ça m'affecte affreusement. Gainsbourg, par exemple, avec qui j'adorais rire. Je n'arrive pas à me dire que ça fait bientôt trente ans qu'il est parti !

FD : De tous vos copains disparus, lequel aimeriez-vous voir revenir un instant ?

JJD : Marie-José Nat, ma plus vieille amie, qui nous a quittés en octobre dernier. On avait exactement le même âge tous les deux, elle était comme ma jumelle, on s'adorait. On était ensemble au Cours Simon, avec Samy Frey et Jacques Perrin, et c'est moi qui lui avais présenté son futur mari, Roger Dumas. On m'a dit qu'elle me réclamait encore deux jours avant de mourir, mais je n'ai pas trouvé la force de l'appeler. J'ai manqué de courage et je m'en veux énormément. Je suis aussi très triste de voir qu'elle n'a pas eu l'hommage qu'elle méritait. Elle me manque tant.

FD : Quel rôle ont joué les femmes dans votre vie ?

JJD : Je leur dois tout ! Tout ce qui m'est arrivé de bien, c'est grâce à elles. Il y a eu ma mère évidemment ; mes grands-mères. Mme Breton, des éditions du même nom, m'a offert mon premier boulot de coursier. Ce qui m'a permis de rencontrer Édith Piaf et tant d'autres. Patachou m'a fait débuter dans son cabaret de Montmartre. Et, bien sûr, Chantal, la rencontre de ma vie ! Cinquante-six ans que ça dure…

FD : Quel est votre secret ?

JJD : Je ne me suis jamais ennuyé avec elle. Comme dans tous les couples, on a des hauts et des bas, mais dans l'ensemble on s'entend très bien. Elle est mon infirmière – moi qui suis souvent mal foutu –, ma mère, mon copain, avec qui je peux évoquer toutes mes bêtises du passé… Et ça la fait toujours rire ! Je suis tombé sur un ange. Comme on ne se voit pas tout le temps, car je ne l'accompagne pas sur tous ses galas, on se manque et c'est merveilleux ! Quand on n'est pas ensemble, on s'appelle tous les jours. On fait aussi chambre à part depuis bien longtemps car moi, je suis insomniaque et j'écris la nuit. Alors que Chantal adore dormir tôt et être tranquille. Sinon, on s'engueule comme tout le monde, mais ça ne dure jamais. Moi, dans les trois secondes, j'ai tout oublié ; et elle, ça glisse. Je ne peux pas concevoir ma vie sans elle, c'est ma Fée Clochette ! [Il remet à l'endroit un morceau de pain sur la table, ndlr]

FD : Vous êtes superstitieux ?

JJD : Très. Superstitieux et croyant. Mais je préfère ne pas trop penser à l'après, car ça me fait peur. Comme le chantait Charles Trenet dans L'Âme des poètes, j'espère que notre âme nous survit. La disparition de Johnny a été terrible pour moi. Quand je le revois à 14 ans, avec sa guitare, son petit blouson rouge en jean et ses baskets, ce gosse me fascinait. Il avait l'air d'un archange tombé du ciel. Aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'il est toujours là, que son corps est à Saint-Barth, mais pas son âme. Et quelque chose me dit qu'il ne restera pas là-bas. Que d'ici cinq ou dix ans peut-être, ils le ramèneront ici, à Paris, au cimetière de Montmartre, j'en suis sûr. Vous savez quoi, il me parle toutes les nuits et il me dit qu'il n'est pas bien là-bas, qu'il n'est pas chez lui. Mais je suis persuadé que son âme est ici, dans le IXe  arrondissement, près de la maison de son enfance, rue de la Tour-des-Dames et du square de La Trinité qu'il aimait tant. Je suis triste de le dire, mais il n'a rien à faire à Saint-Barth, sa place est ici !

FD : Et vous, avez-vous fini par vous accepter ?

JJD : Jamais. Mme Breton disait à Chantal : « J'aime beaucoup Jean-Jacques, il est comme mon fi ls, mais à lui tout seul, c'est une véritable entreprise de démolition. Il a si peu confiance en lui qu'il passe son temps à se dévaloriser. Mais quel dommage, car les gens l'aiment beaucoup. Et je ne sais pas comment lui faire comprendre… » Alors Chantal lui répondait : « Oh, il fi nira bien par s'en guérir. » Mais, non. J'ai le sentiment d'avoir toujours été sur le bord de la route, pas parce que les gens sont méchants et m'y laissent, mais parce que je m'y mets, tout seul.

FD : À votre avis, d'où vous vient ce vague à l'âme ?

JJD : Du fait sûrement que j'ai failli mourir à ma naissance. J'ai vu le jour le 9 mars 1940 et, à l'âge de cinq semaines, j'ai fait une sténose du pylore : une éventration. Mes parents m'ont conduit à l'hôpital Trousseau où seul un chirurgien allemand était présent et n'avait pas le droit de m'opérer. Il était là pour s'occuper exclusivement des soldats blessés… allemands ! Mais voyant ma mère pleurer et l'implorer de sauver son bébé qui dépérissait à vue d'œil, il eut pitié et me prit en charge. Après l'opération, il dit à mes parents : « S'il pleure avant minuit, il est sauvé, sinon, on ne pourra plus rien pour lui. » Ma mère m'a toujours assuré que j'avais pleuré à minuit pile ! J'ai donc vraiment été sauvé de justesse, en pleine guerre, par un professeur allemand qui n'avait pas le droit de m'opérer !

FD : Pourquoi avez-vous annulé votre fête d'anniversaire ?

JJD : Parce que je n'aime pas les fêtes. Et puis, avec tout ce qui se passe en ce moment, ce foutu virus, je ne le sentais pas. Ça fait peur à tout le monde, ce truc. C'est comme un poison qui se promène et que chacun de nous peut attraper. Je souhaite de tout cœur qu'on en vienne vite à bout.

FD : Que changeriez-vous, si c'était à refaire ?

JJD : Rien. J'ai rencontré des gens formidables, qui m'ont fait exister. Si j'avais imaginé que Johnny chanterait plus tard mes chansons, ou que Sylvie Vartan ferait le monde avec Comme un garçon. Quant à Chantal, c'est un conte de fées. Combien de fois ai-je pourtant lu ou entendu au début : « Celle-ci, l'année prochaine on ne la reverra plus ! » Une seule m'avait dit « Tu verras, elle ira très loin ! », c'est Barbara.

FD : Et votre santé ?

JJD  : Ça va, mais comme disait de Gaulle : « Ce n'est pas de mourir qui fait peur, mais de vieillir… Car la vieillesse est un naufrage ! » Pour être honnête, ça fait neuf ans que je n'ai plus bu une goutte d'alcool. Je me suis juste fait piéger il n'y a pas longtemps par quelqu'un qui m'a offert un chocolat. Moi, gourmand, j'ai croqué dedans à pleines dents, mais c'était bourré de liqueur ! J'ai tout recraché. C'est terrible l'alcool, car lorsqu'on s'y habitue, on ne peut plus s'en passer. Mais le jour où tu arrêtes, ce qui est faisable à force de volonté, tu t'en dégoûtes ! Et aujourd'hui, on peut me mettre sous le nez le meilleur Cheval Blanc, je n'en veux pas. Ça ne me manque pas du tout.

FD : Quels sont vos projets ?

JJD : Je rêvais depuis très longtemps de réaliser un film. Donc là, je suis en pleine écriture d'un conte musical autour du magnifique parc naturel de la Brenne, dans l'Indre, tout près de là où nous venons d'acheter une maison. Refuge de tous les oiseaux du monde, cet endroit est magique. C'est désormais là-bas que j'habite, j'y vais en tout cas dès que je le peux… Paris n'est tellement plus le Paris que j'ai arpenté et aimé…

Caroline BERGER

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