France Dimanche > Actualités > Jean Carmet : Le rôle qui l’a précipité en enfer !

Actualités

Jean Carmet : Le rôle qui l’a précipité en enfer !

Publié le 17 mars 2019

Jean Carmet savait que le personnage de campeur raciste dans Dupont Lajoie ne lui vaudrait pas que des amis. Il ne s’était hélas pas trompé…

En 1974, lorsqu’Yves Boisset lui propose le personnage de Georges Lajoie, le triste héros de son film Dupont Lajoie, Jean Carmet, jusqu’alors abonné aux seconds rôles comiques, lui répond, non sans humour : « Pour l’instant les gens m’aiment bien. Mais quand ils auront vu ton film, ils me détesteront. Je risque d’être pour un moment au chômage. Alors promets-moi qu’il y aura toujours chez toi un canapé et un bol de soupe pour moi. » Il n’avait pas tout à fait tort…

Comme le révèle aujourd’hui la fille de sa femme, Tatiana Vialle, dans son ouvrage Belle-fille (éd. Nil), ce chef-d’œuvre du cinéma engagé lui a certes ouvert les portes de la gloire mais il a aussi bouleversé son existence, transformant cet homme plein de fantaisie, ce bon vivant, amoureux de la dive bouteille qu’était Carmet, en un ours solitaire et soupçonneux, qui avait peur de tout…

Inspiré de faits réels, ce drame qui commence comme une comédie est une charge violente contre la xénophobie et le racisme ordinaire. L’acteur y incarne un cafetier parisien qui, comme chaque été, part avec sa femme et son fils retrouver leurs amis, les Colin et leur petite Brigitte, interprétée par Isabelle Huppert, au camping Beau-Soleil. Un après-midi, Lajoie, un brin éméché, s’en prend à la jeune fille qu’il viole et tue sans le vouloir.

Pour détourner les soupçons, il dépose le corps à proximité d’un chantier où travaillent des Maghrébins et provoque une violente « ratonnade », terme utilisé à l’époque pour exprimer les brutalités exercées à l’encontre de ces immigrés. Comme l’a raconté Victor Lanoux, partenaire de Jean Carmet dans le film : « Il fallait le voir débouler avec son air veule et son petit short blanc sur le tournage de Dupont Lajoie : à lui seul, il incarnait physiquement toute la lâcheté et la bassesse du Français moyen, raciste et mesquin. »

Pour ce faire, l’acteur a dû prendre sur lui, dépasser ses limites. L’idée d’abuser d’une adolescente lui était évidemment insupportable. Le matin où il lui fallait jouer la scène du viol, il s’est réveillé avec une fièvre de cheval, incapable de tenir debout. Voyant son angoisse, le réalisateur décide alors de reporter la scène au dernier jour du tournage. Pour aider Jean, tétanisé devant Isabelle Huppert, quant à elle très à l’aise, Yves Boisset lui souffle alors : « Tu fais semblant de voir un poisson dans l’eau. Et tu te colles à Isabelle pour lui montrer le poisson en lui disant : “Oh, regarde le poisson qui fait gloup ! gloup !” » Une direction d’acteur peu commune mais qui a porté ses fruits, puisque d’un bout à l’autre du film, Carmet est plus vrai que nature.

C’est hélas précisément ce génie, cette capacité à se fondre dans ce personnage ignoble, et plus encore à le rendre supportable, que certains lui ont reproché. De la façon la plus violente qui soit. Comme le raconte sa belle-fille Tatiana, les jours suivant la sortie du film, le 26 février 1975, son beau-père est pris à partie dans la rue.

On le menace, on l’insulte, on le harcèle pour racisme, quand on ne s’en prend pas physiquement à lui. Même dans sa maison, Jean n’est plus en sécurité. « Un soir, alors que nous dînons tous les trois dans la cuisine, dont une des fenêtres donne sur la rue, un rétroviseur lancé depuis l’extérieur traverse un carreau et atterrit brutalement sur la table. Personne n’est blessé mais nous sommes traumatisés. »

S’opère alors en Jean une violente métamorphose. L’homme fantasque qui adorait se déguiser en curé chaque fois qu’il prenait le train, pour parler religion avec les voyageurs, le joyeux drille qui, au bistrot, repérait le client le plus « con » et engageait la conversation avec lui, s’arrangeant pour lui arracher subrepticement un bouton de sa veste, qu’il rangeait ensuite dans sa « boîte à boutons de con », se ferme brutalement aux autres et au monde. « Tu exiges que nous vivions désormais les volets clos jour et nuit. Tu redoutes de sortir de la maison. Et puis, peu à peu, la peur te gagne à l’intérieur même. Tu te méfies de tout, de tout le monde. Même mes amis sont suspects », raconte Tatiana. La paranoïa de Jean Carmet ne connaît plus de limites. Partager son existence devient un cauchemar. Même pour celle qu’il appelle sa fille et aime tendrement… 

Un jour, un réalisateur, venu rendre visite à Jean, propose à l’adolescente un rôle dans son prochain film. Cette dernière est ravie mais son beau-père ne l’entend pas de cette oreille. Il refuse catégoriquement : « Moi vivant, tu ne feras pas ce métier ! » Le souvenir de Dupont Lajoie est encore très présent à son esprit, une marque au fer rouge. Pas question que la prunelle de ses yeux prenne le moindre risque ! Mais plutôt que de le lui dire, ce grand pudique se cache derrière un argument irrecevable qui provoquera exactement l’inverse de ce qu’il souhaitait : « Ce n’est pas un métier pour une femme ! » Quelques semaines plus tard, la jeune fille s’inscrit, en secret, à un cours de théâtre. Malgré (ou peut-être grâce !) à l’interdiction de son beau-père, elle fera carrière dans ce « métier », non pas comme comédienne mais en tant que metteur en scène et directrice de casting. 

Quant au traumatisme de Jean Carmet qui nous a quittés en 1994, il mettra longtemps à s’estomper. Néanmoins Dupont Lajoie lui procurera une vraie joie puisque, grâce à ce film culte, on lui confiera de grands personnages dramatiques, comme celui de Raymond Pelleveau dans Merci la vie, de Bertrand Blier, pour lequel l’acteur recevra le César du meilleur second rôle…

Lili CHABLIS

À découvrir