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Jean d'Ormesson : "Mon combat contre le cancer"

Publié le 4 octobre 2013

À 88 ans, le romancier Jean d'Ormesson au regard si bleu commence à ressentir le poids de l'âge. Héloïse, à la fois sa fille unique et son infirmière, a accepté de nous parler de son académicien de papa.

Tout le monde connaît l'académicien, le grand journaliste, le célèbre romancier au bronzage impeccable et aux grands yeux bleus charmeurs. Mais plus rares sont ceux qui sont au courant des souffrances endurées par cet auteur à succès qui lutte contre une terrible maladie. Une bataille dans laquelle il sait pouvoir toujours compter sur Héloïse, sa fille unique, éditrice, qui est aussi son infirmière. En exclusivité pour France Dimanche, ce duo s'est livré sans tabou.

France Dimanche (F.D.) : Comment allez-vous ?

Jean d'Ormesson (J.d'O.) : Je sors d'une période où j'ai été très fatigué. Je suis parti me reposer, mais rien n'y a fait. Cela doit être une question d'âge. J'ai quand même 88 ans. En vieillissant, tout le monde me dit qu'on devient las. Mon cancer de la vessie est heureusement stoppé par le traitement, et c'est une immense consolation. Mais si je suis si fatigué, c'est sans doute parce que mon éditeur m'a beaucoup sollicité pour rendre mon dernier livre un peu autobiographique : Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit [paru en août, ndlr].Vous savez, pour vendre 400 000 exemplaires d'un ouvrage, comme ce fut le cas pour mon précédent livre, il faut beaucoup travailler auparavant, et j'ai enchaîné les séances d'écriture. Héloïse et moi avons dû payer beaucoup de notre personne. Quand elle ne pouvait assurer les rendez-vous chez les libraires ou les commerciaux, je le faisais à sa place. J'ai enchaîné les déplacements et les dédicaces malgré mon cancer. « Est-ce que tu peux venir en signature ici ? Est-ce que tu peux venir là ? » J'ai toujours répondu présent. Mais maintenant, je n'en suis plus capable, et je ferai bientôt mon dernier déplacement.

F.D. : Héloïse, votre père a eu combien d'enfants ?

Héloïse : Je suis sa fille unique. Et il a aussi une seule petite-fille !

F.D. : Parlons d'abord de votre mère, que le grand public connaît très mal. Quel genre de femme est-elle ?

Héloïse : Ma mère, Françoise, a épousé mon père en 1962, et ils sont toujours ensemble. Même si on n'est pas très « anniversaire » dans la famille, ça fait tout de même cinquante et un ans qu'ils sont mariés ! Papa a toujours été l'amour de maman, qui est une femme très discrète. Elle est issue d'une vieille famille du Nord, les Béghin, comme les sucres. Elle n'a jamais voulu se mettre en avant. Mais, malgré ce tempérament réservé, elle a toujours su s'occuper de l'intendance à la maison, avec maestria et générosité, pour que mon père puisse écrire. Ma maman est quelqu'un de très tendre, et le secret de la longévité de leur couple, c'est sans doute qu'elle a toujours tout fait pour que mon père puisse se consacrer à son œuvre.

F.D. : Donc leur couple est immortel. Votre père est lui-même qualifié d'« immortel », comme tous les académiciens... Qu'en est-il ?

Héloïse : Papa a revêtu l'habit vert des immortels il y a quarante ans. C'est vous dire... Vous savez, il est même le doyen d'élection de l'Académie, qui est la plus ancienne des institutions françaises. Mon père aime bien cette définition de Jean Cocteau : « Les académiciens sont immortels pour la durée de leur vie, et après leur mort ils se changent en fauteuils. »

F.D. : Votre père est un académicien qui aime les femmes ?

Héloïse : Oui ! mon père les a toujours soutenues. Et il a dû bousculer la tradition pour faire élire la première à l'Académie française. Pendant 345 ans, aucune femme n'avait pu y entrer : pas même madame de Sévigné ou George Sand. C'est une « maison » très conservatrice, où le protocole joue un rôle essentiel. C'est bien pour ça qu'on l'appelle la Vieille Dame. En 1980, papa a vraiment dû se battre pour bousculer la tradition et faire élire sous la Coupole la romancière Marguerite Yourcenar : ça a fait l'effet d'un coup de tonnerre ! Après, d'autres l'ont suivie, comme Hélène Carrère d'Encausse et Jacqueline de Romilly. Mon père a aussi contribué à faire entrer Simone Veil, cette grande combattante des droits de la femme, qui a traversé l'enfer de la Shoah. Toutes ces femmes ont pu compter sur le soutien de papa.

Cédric Potiron

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