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Jean-Louis Trintignant : Poursuivi par la mort !

Publié le 4 juillet 2022

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Marqué à vie par la disparition tragique de ses deux filles, l’acteur d’“Un homme et une femme” ne cachait plus sa détresse morbide sous son sourire charmeur.

Ce vendredi 17 juin, Jean-Louis Trintignant a tiré sa révérence à l’âge de 91 ans. L’acteur de légende a accueilli la mort « paisiblement », comme a tenu à le préciser sa famille dans un bref communiqué. Cette mort, qu’il attendait depuis si longtemps, il avait fini par l’apprivoiser. Atteint d’un cancer de la prostate depuis plusieurs années, il refusait de se faire soigner et préférait « laisser faire », comme il l’avait avoué à Nice-Matin en 2018. À quoi bon lutter contre la maladie lorsqu’au fond de soi, l’on n’a qu’un désir : quitter ce bas monde ! Ces funestes pensées l’animaient depuis la disparition de sa fille adorée, Marie, survenue en 2003. Une tragédie dont il ne s’était jamais remis et qui marquait le début d’une longue agonie…


Jean-Louis Trintignant laisse derrière lui Vincent, son fils, et Marianne Hoepfner, son épouse depuis vingt-deux ans, ancienne pilote automobile avec laquelle ce fondu de vitesse partageait sa passion des sports mécaniques. Jouer à cachecache avec la mort au volant d’une voiture de course, quoi de plus jouissif lorsque l’on porte en soi cette envie d’en finir ! Il avait d’ailleurs failli y succomber lors d’un accident survenu en 1980 au cours des 24 Heures du Mans. Claude Lelouch ne s’était pas trompé en lui confiant le rôle d’un pilote automobile qui roule à toute vitesse au volant de sa Ford Mustang 184, dans le film Un homme et une femme !

Ce séducteur plein d’élégance au sourire carnassier cachait sous ses airs charmeurs une face sombre. Pour nourrir son jeu économe, si intense, il n’avait qu’à puiser en lui, dans ses failles et ses blessures. Ce côté obscur et mélancolique n’était pas là par hasard. Dès l’enfance, il avait découvert la vie sous un mauvais jour…

“Ne pleure pas celle que tu as perdue, au contraire, réjouis-toi de l’avoir connue.”

Né le 11 décembre 1930 à Piolenc, à une trentaine de kilomètres d’Uzès, où il s’était réinstallé pour finir ses jours, ce fils d’un industriel voit sa mère être « tondue » à la Libération pour avoir entretenu une liaison avec un soldat allemand. Une lourde blessure qu’il a portée toute sa vie.

Marquée à jamais par l’image de cette maman suppliciée en public, son existence va encore être meurtrie par deux deuils impossibles…

En 1970, en pleine gloire, la mort va le frapper de la manière la plus terrible qui soit en lui arrachant un bébé… Au début des années 1960, il avait épousé en secondes noces la monteuse – devenue réalisatrice – Nadine Marquand, qui lui donnera trois enfants : Marie, Pauline, et Vincent. Lorsque Pauline meurt subitement à l’âge de neuf mois, Jean-Louis Trintignant tourne à Rome le film Le Conformiste de Bernardo Bertolucci. « Un matin, alors que je partais tourner, je suis allé embrasser Pauline dans son berceau. Elle était morte, on n’a pas su comment. […] J’ai dit à Nadine : “Soit on se suicide, soit on accepte de vivre pour Marie” », avait-il confié dans le livre Du côté d’Uzès. Mais, en 2003, la mort va lui ravir sa fille aînée adorée. L’actrice de 40 ans succombe aux coups de son compagnon Bertrand Cantat, à Vilnius, où elle tourne le téléfilm Colette, une femme libre, sous la direction de sa mère, Nadine Trintignant.

Entourée par 1 000 personnes vêtues de blanc, Marie Trintignant avait été inhumée l’après-midi du mercredi 6 août 2003 au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. Jean-Louis avait pris la parole d’une voix étouffée par les larmes. Parmi les centaines de lettres d’anonymes qui lui étaient parvenues, l’une d’entre elles l’avait bouleversé et il tenait à en faire la lecture : « Ne pleure pas celle que tu as perdue, au contraire, réjouis-toi de l’avoir connue », lâchait-il, admirable de dignité.

“Je suis allé embrasser Pauline dans son berceau. Elle était morte, on n’a pas su comment.”

Par la suite, enfermé à perpétuité avec sa peine et ses souvenirs, le séducteur d’hier s’était mué en fantôme d’amour dont la vieillesse ressemblait à un naufrage. Ce père dévasté s’était retiré discrètement dans ses terres du Sud, pour tenter de surmonter son immense chagrin.

Comme “un mort-vivant, incapable du moindre mouvement”.

Le 8 octobre 2013, il rompait le silence et acceptait de se confier à la journaliste Catherine Ceylac, dans Thé ou café, sur France 2. L’interview avait eu lieu chez lui, dans le Gard, près d’Uzès. Assis dans un fauteuil, au milieu des vignes, à l’ombre d’un olivier, cet homme meurtri ouvrait pour la première fois son cœur. « Ma vie s’est arrêtée… Je suis resté des mois hébété, à regarder dans le vide. » Et d’ajouter, après un douloureux silence, en baissant la tête : « Je n’ai pas été un bon père. J’ai eu deux filles, je les ai perdues toutes les deux », avouait-il, se décrivant comme « un mort-vivant, incapable du moindre mouvement ».

Cette obsession de la mort l’avait poursuivi jusque dans ses rôles. En 1986, dans le film de Régis Wargnier, La Femme de ma vie, il se révèle époustouflant dans cette scène déchirante où il raconte les derniers instants de son épouse, qui s’est noyée sous ses yeux en pleine mer alors qu’il était ivre. Dans Amour de Michael Haneke, sorti en 2012, il semble presque prendre un plaisir morbide à jouer cet octogénaire qui assiste à la lente agonie de son épouse. Une interprétation bouleversante qui lui avait valu le César du meilleur acteur.

Hanté toute sa vie par la mort, Jean-Louis Trintignant avait fini par l’accepter au point de l’attendre patiemment. Alors que la canicule s’abattait sur la France en ce mois de juin torride, la légende du cinéma français rencontrait enfin celle qu’il adoubait depuis si longtemps comme une vieille amie… Mercredi 22 juin, l’acteur a été enterré à Uzès dans la plus stricte intimité, selon ses dernières volontés… mais loin de sa fille Marie.

Valérie EDMOND

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