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Jean-Michel Lambert : “Foutez la paix à sa mémoire !”

Publié le 30 juillet 2017

Le cri du cœur de notre reporter Pascal Giovannelli, qui fut l’ami du juge Jean-Michel Lambert retrouvé suicidé le 11 juillet 2017. Récit.

C’était le mercredi 28 juin 2017 à 13 h 30. La pluie avait commencé de tomber lorsque nous sommes entrés avec nos épouses dans cette brasserie de la place de la République, au Mans. Une fois assis, j’ai dit : « Je vais prendre un steak tartare. » Jean-Michel Lambert était en face de moi, a plié la carte du menu qu’il tenait en main et a déclaré : « C’est une excellente idée, je vais faire comme toi. » Puis il a souri, de ce sourire discret qui exprime la joie d’être ensemble.

Au cours du repas, son regard s’est absenté un instant. Tout de suite, j’ai compris qu’il était en proie à ses tourments, que la torture infligée à son âme, il y avait déjà tant d’années, ne lui accordait aucun répit, infernale et plus attisée que jamais depuis quelques jours par l’actualité. Parce qu’il était pudique et délicat, il affrontait, seul et silencieux, cette nouvelle tourmente.

J’ai réagi d’instinct ; mon affection a forcé la porte de ses pensées, et, à 79 ans, j’ai joué au grand frère protecteur. Je lui ai dit : « Jean-Michel ! Exige un droit de réponse… Ils te salissent, gratuitement, avec un appétit de vautour. Ta femme, ta fille, ta mère sont éclaboussées par leur violence verbale. »

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Il a soupiré et, avec un pâle sourire, a cité une phrase de Chateaubriand : « Il faut être économe de son mépris étant donné le grand nombre des nécessiteux. » Puis il a ajouté : « Cette fois, ils y vont fort, vraiment trop fort. Ils sont injustes, cruels, impitoyables. J’endure, mais je vais me défendre, je vais réagir, j’attends le mois de septembre pour sortir de mon silence. »

Quand j’y repense aujourd’hui, trois semaines après, il me revient à l’esprit qu’il n’y avait qu’une molle conviction dans sa voix lorsqu’il évoquait sa riposte. Je n’ai rien décelé d’autre. J’étais naïvement heureux pour lui de la croisière qu’il s’apprêtait à faire sur le Nil, à la mi-juillet.

La nouvelle, brutale, m’est parvenue le 11 juillet, vers 20 h. Un coup de téléphone de Jean-Claude Wœstelandt, le photographe qui avait couvert l’affaire avec moi pour France Dimanche, en 1985 : « Le juge Lambert s’est suicidé. » Je n’ai pas voulu y croire, jusqu’à ce que Nicole, sa femme, me le confirme par téléphone. J’étais anéanti. Je me suis alors souvenu de l’hommage rendu par François Mitterrand à son ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy, après son suicide en mai 1993. Avec dignité, il avait évoqué les « chiens » qui portaient une lourde responsabilité dans ce geste de désespoir.

Affaire GrégoryLynchage

Alors que nous nous rendions à pied au restaurant, ce 28 juin, Jean-Michel et moi marchions un peu en avant de nos épouses. Il me confia à quel point le lynchage médiatique dont il faisait l’objet, depuis la mise en examen des époux Jacob, suivie de celle de Murielle Bolle, lui apparaissait comme une injustice. Il me dit qu’il évitait le plus possible de lire les journaux, d’écouter la radio, de regarder la télévision, mais parfois, les regards des passants dans la rue étaient les reflets vivants de la sentence accablante qui pesait sur lui.

En marchant à son côté, j’étais loin de me douter qu’il se trouvait dans un tel gouffre de souffrance, de désespoir et que son âme broyée était certainement déjà ailleurs. J’ai perdu un ami, un véritable ami que je pleure. Un souvenir ému me vient à l’esprit. La première fois que je me suis présenté à lui, dans son bureau de juge, à Épinal, en 1985, après l’assassinat de Bernard Laroche par Jean-Marie Villemin, je lui ai annoncé que je travaillais pour France Dimanche. Il a souri et m’a déclaré qu’il n’avait rien à me dire. Mais par la suite, il me saluait aimablement chaque fois que je le croisais.

Un jour, alors que je me trouvais devant le palais de justice, il m’a dit : « J’ai lu l’interview que vous avez réalisée de Murielle Bolle. C’est bien. » Il y avait une lueur bienveillante dans son regard. De sa voix grave, il a ajouté : « Bonne fin de journée, M. Giovannelli. » Il se souvenait de mon nom. À dater de ce jour, il n’était plus juge, je n’étais plus journaliste. Nous étions deux êtres humains qui s’appréciaient. Ce n’est que lorsqu’il a été muté au Mans que nous sommes devenus de vrais amis. On se voyait souvent. Il me parlait de ses romans, de ses grandes marches sur la route de Compostelle.

Mais parfois aussi, lorsque son moral flanchait, il me confiait ce qu’avaient été ses longues nuits sans sommeil, quand le spectre du suicide venait le visiter, dans les pires moments de la curée médiatique à son encontre l’accablant de tous les maux dans sa gestion du dossier Grégory Villemin. Les rares fois où il m’en a parlé, il s’est ressaisi aussitôt, voulant supporter seul le pesant fardeau de sa propre tragédie.

Pourtant, au fil du temps, j’avais acquis la certitude que ces sombres pensées l’avaient abandonné. « Je dois tout à Nicole, me répétait-il souvent. C’est grâce à elle si j’ai tenu le coup. J’ai une femme formidable. » Et puis il y avait aussi Pauline, sa fille. Être admirable d’intelligence et de délicatesse qui faisait sa fierté de son père. L’une et l’autre étaient les soleils de son existence, ses boucliers contre les médisances.

En choisissant le sacrifice suprême de sa vie, Jean-Michel Lambert n’a pas abandonné sa femme, sa fille et sa vieille maman. Il leur a donné la plus admirable preuve d’amour, sublimée par la négation de son être. Pour que les éclaboussures de l’ignominie cessent enfin de les atteindre. Ce n’est pas le journaliste à la retraite qui prend la plume aujourd’hui. C’est l’ami, qui éprouve le besoin impérieux de défendre la mémoire d’un ami, de laver son honneur bafoué. Le juge de l’affaire Grégory, celui que l’on avait baptisé « le petit juge », tant décrié depuis plusieurs semaines, appartient au passé. Et si j’emploie aujourd’hui les termes « petit juge », c’est avec affection.

Trahison

On lui reproche des erreurs d’appréciation, dues à sa jeunesse et à son inexpérience. Fait-on pareil, de façon aussi virulente, avec les gendarmes, qui ne sont pourtant pas exempts de toute critique ? Une fois, il m’a confié : « Au début de l’enquête, j’ai commis l’erreur de faire une confiance totale aux gendarmes. Ils m’ont affirmé que quelques jours allaient leur suffire pour trouver le coupable d’un crime aussi monstrueux. »

Il avait aussi évoqué son désappointement quand il avait été désavoué par sa hiérarchie, alors qu’elle l’avait assuré de sa confiance. Il avait éprouvé la cruelle sensation d’une trahison. Les carnets privés, révélés au grand jour la semaine dernière, du juge Simon, du parquet de Dijon, qui lui avait succédé dans ce dossier en 1987, ont dû plonger Jean-Michel dans un abîme de désespoir.

Dans ses écrits, son confrère se montre impitoyable avec lui : « Je suis confondu devant les carences du juge Lambert, son désordre intellectuel… Je suis face à l’erreur judiciaire dans toute son horreur. » Était-il utile à la recherche de la vérité de rendre ces carnets publics après tant d’années ? Je n’aurais pas l’indécence de porter un jugement sur un homme, fût-il magistrat, qui n’est plus là pour me répondre.

Certes, dans ses fonctions de juge d’instruction de l’affaire Grégory Villemin, Jean-Michel Lambert a parfois été dépassé par l’ampleur de sa tâche. Ce n’est pas contre cette évocation médiatique que je m’insurge. C’est contre ceux qui, aujourd’hui encore, alors qu’il n’est plus là pour se défendre, continuent de piétiner sa mémoire, sans se soucier de la douleur supplémentaire infligée à sa mère, à sa femme, à sa fille : avocats, gendarmes, journalistes.

Parce que leur parole est relayée par les médias : « Quand je l’ai vu pour la première fois, je l’ai pris pour un stagiaire, je me suis dit : “C’est lui qui va instruire ce dossier” » ; « Il était fait pour être juge comme moi je l’étais pour être évêque » ; « Il a préféré partir en week-end plutôt qu’assumer sa tâche ; c’était ça, le juge Lambert » ; « Il n’avait pas le courage de se regarder en face » ; « Il rêvait d’être écrivain, projeté sous les feux de l’actualité, il a profité du système » ; « Il a souffert du syndrome de la reine d’un jour ».

Propos plus infâme encore : « Il a été incapable de protéger Bernard Laroche après l’avoir remis en liberté, il porte une part de responsabilité dans sa mort. » À tous ces gens, je dis : savez-vous que le visage souriant du petit Grégory n’a jamais cessé de le hanter ? Savez-vous qu’il était aussi timide, réservé, érudit ? Savez-vous que Jean-Michel Lambert était lucide, plus que quiconque, sur son passé de magistrat dans cette pénible affaire, qu’il avait tout analysé de ses responsabilités, avec sang-froid et courage ? Ce courage de disparaître en silence.

Voilà, mesdames, messieurs, vous les omniscients phraseurs professionnels, la réponse de cette âme noble à toutes vos calomnies. Alors, je vous en prie ! Foutez-la paix à sa mémoire !

Pascal Giovannelli

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