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Jean-Paul Belmondo : Les 400 coups de Bébel !

Publié le 17 novembre 2016

À 83 ans, Jean-Paul Belmondo publie ses mémoires.  Il livre le récit d’une vie turbulente, animée par un principe de base : pas un jour sans rire, pas une heure sans � bonne humeur�. �

Enfant, il voulait être clown. C’est en tout cas ce qu’il avait déclaré à sa maman. Voilà un rêve qui a été réalisé, et au centuple car, au fil de sa carrière, Jean-Paul Belmondo a été bien plus qu’un clown. Il est le superhéros des baby-boomers, le farceur qui a mis la France pompidolienne de bonne humeur.

Enjôleur, séducteur irrésistible, cabot par autodérision, il laisse le souvenir d’un homme invincible, bien plus fort qu’un Batman ou un Spider-Man – il suffit de voir le courage avec lequel il a affronté ses très graves problèmes de santé. Drôle, charmeur, enfantin mais jamais puéril, plus élégant que beau, Belmondo a été un aventurier à l’américaine, de la trempe d’un Errol Flynn.

Avant lui, personne n’avait vraiment incarné cette jeunesse insolente et généreuse. Gérard Philipe était trop romantique, Gabin trop sombre. Belmondo a inventé un aristocrate voyou que les années 80 ont définitivement tué. D’ailleurs, il n’a pas vraiment d’héritiers : même en additionnant Benoît Magimel, Romain Duris et Jean Dujardin, on est loin du compte…

->Voir aussi - Jean-Paul Belmondo : Dans l'intimité du clan !

Unique, Bébel le restera, à l’image des années qu’il a traversées en rigolant, ces fameuses Trente Glorieuses rêveuses, et d’une insouciance qui semble à jamais disparue. Une époque que l’on disait corsetée et qui, quarante ans plus tard, nous apparaît empreinte d’une liberté inégalée.

Dans Mille vies valent mieux qu’une (éditions Fayard), Bébel, 83 ans, se penche sur son passé et raconte son parcours de jeune homme pressé, jamais en retard d’un bon mot, toujours le premier pour tenir la porte à une dame. Curieusement, il n’est pas fan de l’image qu’on a trop souvent de lui. Il s’y est habitué, mais il se souvient que celui qui voulait être clown se rêvait aussi en comédien.

Il se rappelle les années difficiles au Conservatoire, sous la houlette de Pierre Dux qui ne croit pas en celui qui brûle de jouer Scapin au Français. Alors, sans aller jusqu’à se plaindre – comme certains qui se disent « broyés » par le succès –, lui qui a tourné avec Godard, Chabrol, Melville, regrette de s’être retrouvé cantonné au registre « agité rigolo », après le triomphe, en 1964, de L’homme de Rio. Bombardé « acteur populaire », il ne parviendra jamais à se défaire de cette étiquette.

Et quand il tournera avec Truffaut, en 1969, La sirène du Mississippi, l’échec du film lui laissera un goût amer. « On ne m’aimait pas sérieux, écrit-il. Il n’était pas question que j’aie l’air grave. On m’exigeait joyeux et bondissant, heureux et vivant. »

Les enfants terribles

Pourtant, à la lecture de ces « mille vies », ce qu’on voit le plus, c’est bien ce farceur génial qui nous raconte ses 400 coups, avec ses amis et éternels complices, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Guy Bedos, Claude Brasseur… Et bien sûr son compère de toujours, Charles Gérard. Une attitude qui tranche avec la bonne éducation que Jean-Paul a reçue.

On l’oublie parfois, mais son père était un sculpteur reconnu. Une chance qui pouvait parfois tourner au calvaire. Le comédien raconte comment, dans son enfance, il est de corvée de Louvre « tous les dimanches, sans exception » ! Heureusement, il a trouvé un compagnon d’infortune en la personne d’un certain Jean-Pierre Marielle, son copain du Conservatoire. Lors de ces virées culturelles, Marielle « joue le grand frère attentif à son cadet handicapé, raconte Jean-Paul. Il me tient par la main dans la rue, ce qui suscite l’intérêt de passants dont j’entends avec délice la belle compassion. Ils me plaignent, moi le pauvre petit, et mon aîné, sacrifié sur l’autel de mon handicap. Quand leur regard se fait trop insistant, Jean-Pierre adore les engueuler. Il s’énerve et hurle : “Ça vous amuse de regarder mon petit frère malade !” »

Une autre fois, le duo diabolique s’introduit en douce dans un restaurant très chic des Grands Boulevards et là, Jean-Paul fait semblant d’être pris de convulsions. Verres et assiettes volent en éclats. « Je fais un carnage, renverse toutes les tables et provoque un feu d’artifice de choucroute qui atterrit dans les mèches permanentées et laquées de vieilles rombières et sur leurs écharpes en renard. » Après quoi, Jean-Paul s’enfuit, se faufilant telle une anguille entre les mains des serveurs impuissants.

En 1951, Jean-Paul rencontre celui qu’il considère comme son alter ego, Guy Bedos. « À nous deux, nous avons vite formé une bande entière, agitée, créative et incontrôlable », se souvient-il. Les deux larrons multiplient les soirées arrosées, pratiquent chaque jour « la chasse aux jeunes filles », donnent des récitals en beuglant à la terrasse des bistrots, le soir, « chargés comme des canons allemands ».

Des scènes qui annoncent la cuite homérique de Bébel et Gabin dans l’inoubliable Un singe en hiver de Verneuil. Car, en ces temps où deux demis vous conduisent direct en cellule de dégrisement, il faut se souvenir d’une époque où ivresse pouvait rimer avec noblesse.

Soirées entre potes

Belmondo est – et restera – un galopin chahuteur. Faute d’argent de poche, il dérobe, tel Jean-Pierre Léaud dans Les 400 coups, les bouteilles de lait déposées chaque matin sur les perrons – c’était un temps où la confiance régnait encore… Son manège, qui durera des semaines, ne semble pas avoir troublé les destinataires dudit lait. C’est tout à fait par hasard que, plus tard, le jeune Belmondo découvre l’identité des victimes de son larcin quotidien : Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ! Il a alors un sursaut de loyauté : « Je cesserai de voler le lait de cette porte-ci. »

Mais loin de s’assagir, il ne dira jamais non à une bonne soirée entre potes. En 1966, Belmondo vit une grande histoire d’amour avec Ursula Andress, rencontrée sur le tournage des Tribulations d’un Chinois en Chine. Un soir qu’il est allé voir un match de boxe avec son compère Charles Gérard, il ne résiste pas à l’envie de faire la tournée des bars. Vers 4 heures du matin, Jean-Paul se souvient que sa douce l’attend. Pas très vaillant, il supplie Charles de l’accompagner chez lui pour lui donner du courage.

« Titubant et pouffant, raconte-t-il, nous avons voulu entrer dans la maison mais [Ursula] avait fermé tous les volets de l’intérieur. Elle s’était enfermée pour me laisser dehors. Agacé de ne pas pouvoir entrer dans ma propre maison, je suis allé chercher une échelle qui traînait dans le jardin. Nous nous trouvions, Charles et moi, à la moitié de notre ascension, fiers de notre stratagème, quand la fenêtre du dernier étage, celle sur laquelle s’appuyait l’échelle, s’est ouverte et qu’Ursula y a fait son apparition. Sans prononcer un mot, elle a décollé l’échelle du mur. Nous avons fait une chute sévère, alourdie par l’alcool que nous avions emmagasiné… »

“Pas un tournage où je n’aie ri”

Bien sûr, des coups pendables, il y en aura d’autres. Dans une interview qu’il a accordée au Point, Jean-Paul cite celui qu’il a joué à Marielle pendant le tournage de Week-end à Zuydcoote. « Jean-Pierre doit retirer le portefeuille d’un soldat mort. Il fouille – c’est une scène très grave –, il sort une photo, mais j’avais glissé celle d’une femme nue… Il n’y a pas eu un tournage où je n’ai pas ri », ajoute-t-il.

Ainsi, il a accompli le destin dont il rêvait : « Être un acteur qu’on désire, que les réalisateurs recherchent, que les spectateurs aiment, être plusieurs, pouvoir prendre tous les costumes, interpréter une myriade de rôles et explorer l’humanité. Et surtout, surtout, m’amuser, jouer. » Et, pour bien montrer qu’il n’a guère appris au Conservatoire, il glisse au passage sa recette pour se concentrer. « Déconner était ma manière de me préparer. Une seule fois, pour une scène sérieuse, je suis retourné dans ma loge. Quand on est venu me chercher, je pionçais. Depardieu, il est aussi comme ça. Delon, non. Chacun sa manière. »

Justement, à propos de Delon, il tient à détruire le mythe selon lequel les deux acteurs auraient été rivaux. « C’est une invention de la presse, dit-il. Notre amitié ne s’est jamais tarie. » Et, rebondissant sur leur relation, il note, avec justesse : « Son enfance a été aussi triste, pauvre et solitaire que la mienne a été joyeuse, bourgeoise et pleine d’amour. » Il insiste beaucoup sur ce point, la jeunesse heureuse, car elle est la clé de son équilibre. Cette décontraction, cette joie de vivre a constitué, dit-il, un « grand capital », conforté par « l’éducation que j’ai reçue, la liberté, la bienveillance, la confiance que m’ont faite mes parents ».

Aujourd’hui encore, malgré son handicap, ce qu’on retient tout de suite de Jean-Paul Belmondo, c’est le sourire, aussi immense que sa carrière.
Jacques Colin

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