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Jean-Pierre Bacri: Il avait le goût de la vie...

Publié le 29 janvier 2021

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Aussi bon acteur que scénariste, Jean-Pierre Bacri, l'éternel râleur du cinéma français, a capitulé face à ce cancer qu'il redoutait tant. A 69 ans…

Il y a deux ans, sur France Info, il qualifiait la vieillesse d'« aventure »… avec le sourire ! Un exploit pour l'éternel ronchon du cinéma français. À l'époque, avec 68 ans au compteur, il pensait avoir encore du temps devant lui… Depuis qu'un voyant lui avait annoncé savoir l'année de son trépas lorsqu'il avait 17 ans, il avait appris à rester philosophe face au temps qui passe. « Je connais la date de ta mort mais je ne peux pas te la dire », lui avait asséné le médium.


Mais Jean-Pierre Bacri avait tellement insisté qu'il avait fini par lui dévoiler la fameuse date : juin 2015. Si cette effroyable prédiction s'est révélée inexacte, le comédien ne pouvait s'empêcher d'y penser…

Atteint d'un cancer qui s'était généralisé, il savait qu'il jouait les prolongations depuis quelques années. Un abominable compte à rebours qui le rendait encore plus philosophe. La mort, il y pensait depuis si longtemps qu'il avait fini par l'apprivoiser. L'interprète du Sens de la fête révélait même dans Psychologies en 2010 « se foutre » de la mort, mais avoir en revanche une peur bleue de la maladie : « On pense toujours la mort comme les enfants, on s'imagine se voyant ne plus y être. Mais quand on est mort, on ne le sait pas, on est seul à ne pas le savoir. Vous n'êtes pas témoin de votre mort. Ce qui est terrible, c'est avant. La maladie, la souffrance de bête de la maladie. Être une petite bête traquée […] Ça me fait peur que la maladie fasse de moi une petite bête traquée. Mais à part ça, je n'ai peur de rien. Je vous le dis bien en face : de rien. » Cette maladie, qu'il redoutait plus que tout, l'a donc atteint à son tour. Depuis deux ans, il se faisait plus rare. On le voyait plus sur les planches, ni au cinéma. Ce bougon magnifique et si attachant nous manquait tant…

Pour le grand public, l'acteur, qui s'est éteint à l'âge de 69 ans, restera à jamais ce grognon de service à la mine renfrognée et au regard sombre. Ce personnage de taiseux éternellement insatisfait, il en avait fait sa marque de fabrique. De rôle en rôle, il le peaufinait si bien qu'on avait fini par croire que ce grincheux qui crevait l'écran, c'était lui. Toujours drôle, dans son registre très second degré, sa présence bourrue nous était devenue familière. Il incarnait si bien les misanthropes torturés qu'on en sortait plein d'humanité, comme dans Place Vendôme, de Nicole Garcia, sans oublier bien sûr les longs métrages d'Agnès Jaoui, sa compagne durant vingt-cinq ans. Des satires devenues cultes qui tiraient à vue sur la bêtise et le conformisme.

En 1993, le duo se fait connaître avec Cuisine et Dépendances, un carton qui en annoncera beaucoup, dont Le Goût des autres (2000), Parle-moi de la pluie (2008) et, plus récemment, Au bout du conte (2013)… Avec Agnès, il aura aussi mis sa plume affûtée aux services des autres, dont le réalisateur Alain Resnais avec On connaît la chanson. Au final, ce tandem à l'humour grinçant sera récompensé par quatre César du meilleur scénario !

En 1962, ses parents pieds-noirs émigrent à Cannes. Il y poursuit ses études au lycée Carnot dans le but de devenir professeur de latin et de français. Mais, en 1976, il monte à Paris et opte pour la publicité. Lui qui s'imaginait concevoir des slogans chocs change encore d'idée ! Ce seront finalement des pièces de théâtre qu'il rédigera fiévreusement sur un coin de table. Cette passion subite lui est venue après avoir accompagné une amie au cours Simon. Pour gagner sa vie, il accumule les petits boulots, dont placeur à l'Olympia, jusqu'à ce que sa première pièce, Tout simplement, se monte en 1977. Après ce succès d'estime, il récidive avec Le Timbre, puis Le Doux Visage de l'amour, pour lequel il reçoit le prix de la Vocation en 1979.

Ce n'est qu'en 1981 qu'il décroche son premier rôle au cinéma dans Le Toubib, de Pierre Granier-Deferre. Mais c'est sa prestation de proxénète dans Le Grand Pardon d'Alexandre Arcady en 1982 qui le révèle au public. Les seconds rôles s'enchaînent jusqu'au jour où il rencontre son futur alter ego : Agnès Jaoui. Nous sommes en 1986, et c'est lors d'une répétition de la pièce L'Anniversaire dans laquelle ils jouent que Cupidon va décocher ses flèches. Coup de foudre immédiat et tournant décisif dans leur carrière respective. Très complices et partageant un humour aussi féroce que grinçant basé sur une même perception de la société, ils écrivent à quatre mains leur première pièce, en 1991, Cuisine et Dépendances, adaptée au cinéma dès l'année suivante après le vif succès remporté sur les planches. Le tandem ne s'arrête pas là. S'ensuivront ensuite des salles de cinéma pleines et une grande et belle histoire d'amour. Hélas, à la surprise générale, ils se séparent en 2012, sans avoir eu d'enfant. Or, cette même année, Agnès adopte deux jeunes Brésiliens, Lorannie et Loran… Sur ce point, Jean-Pierre affiche son proverbial stoïcisme : « La nature n'a pas voulu. Mais je n'en conçois pas de manque. Si ça avait existé, ça aurait été bien, mais ça n'a pas été », déclare-t-il laconiquement dans Psychologies.

Mais comment se quitter tout à fait quand on a été aussi fusionnel ? Impossible pour les « Jabac ». Vivre ensemble, il n'en était plus question, mais ils continuent côté scène. Si bien que, pour tout le monde, ils sont restés les indissociables Bacri-Jaoui.

L'acteur ressentait toujours autant d'admiration pour elle ! « Agnès, c'est la grande histoire de ma vie et je pense que c'est réciproque. On s'aime. C'est mon âme sœur. Nous ne sommes plus ensemble. Enfin… nous n'habitons plus ensemble depuis très longtemps, mais nous sommes inséparables », disait-il dans Gala en 2017.

De son côté, Agnès Jaoui tenait un discours tout aussi enflammé, déclarant ainsi il n'y a pas si longtemps : « On s'aime toujours, mais autrement ». Entre-temps, Bacri a refait sa vie avec une nouvelle compagne. Épaule sur laquelle s'est appuyé ce fumeur invétéré quand il a appris que le cancer le rongeait. Une lutte menée sans relâche, comme l'a déclaré sur BFM l'un de ses médecins, le Dr Pierre Squara, chef du service réanimation à la clinique Ambroise Paré à Neuilly-sur-Seine : « Il a exigé d'être traité comme tout le monde. Il a fait preuve d'un grand courage et ça n'a pas été facile. Parfois il disait non, alors on devait argumenter ». Homme libre jusqu'à la fin. S'il ne s'était pas fait incinérer, c'est ce qu'il aurait voulu comme épitaphe, s'amusait-il encore dans Gala. « C'est le plus grand compliment qu'on pourrait me faire. L'indépendance d'esprit, c'est la plus grande qualité. » Et son plus grand défaut à lui : nous manquer aujourd'hui…

Valérie EDMOND

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