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Jean-Pierre Marielle : “J’ai une tête de rien !”

Publié le 6 mai 2019

Sa voix, sa prestance et son humour décalé l’ont porté au panthéon des acteurs préférés des Français. Jean-Pierre Marielle nous manque déjà.

Cette voix profonde, ce timbre reconnaissable entre tous, que les années n’avaient pas réussi à altérer, cette allure, élégante, et ce regard sage, décalé sur les choses de la vie, caractérisaient ce géant du cinéma et du théâtre français. Jean-Pierre Marielle était de ces artistes si familiers et si chers à nos cœurs qu’on en avait presque oublié qu’il devrait un jour, lui aussi, tirer sa révérence… Atteint de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années, ce grand monsieur s’est éteint le mercredi 24 avril dernier. Il venait de fêter ses 87 ans.

De la fameuse « bande du conservatoire », qui avait bousculé les codes de cette institution dans les années 50, il ne reste que Jean-Paul Belmondo qui, à l’annonce de cette triste nouvelle, a laissé éclater son chagrin, dans un bouleversant communiqué : « Quel coup dur ! a écrit le comédien de 86 ans. Je suis effondré ! On a beau s’y attendre, une nouvelle pareille est dure à encaisser ! Jean-Pierre, c’était plus qu’un ami. J’étais son ombre, il était la mienne. »

Né à Paris le 12 avril 1932, fils unique d’un industriel de l’agroalimentaire et d’une couturière, Jean-Pierre Marielle a grandi à Précy-le-Sec, entre Auxerre et Dijon, et s’est démarqué d’un avenir tout tracé grâce à un professeur de français qui, ayant repéré son talent, l’a judicieusement aiguillé vers le théâtre. Ainsi sur les bancs du lycée Carnot où il coule de mornes journées pleines d’ennui, il découvre Tchekhov dont il joue plusieurs pièces, L’ours, notamment. Cette « rencontre » bouleverse sa vie ! 


Exit l’idée saugrenue qui lui avait traversé l’esprit de s’inscrire en Hypokhâgne. Cet artiste dans l’âme monte à Paris, et commence par travailler à la Comédie-française en tant que stagiaire. Mais son physique et sa voix le cantonnent à des rôles de valet et de garde, des emplois qui poussent le géant à la voix caverneuse à entrer à l’école de la rue Blanche. C’est là qu’il fait la connaissance de ceux qui deviendront ses frères, ses potes à la vie à la mort, ensemble ils formeront la fameuse « bande du Conservatoire », évoquée plus haut : Jean-Paul Belmondo, Claude Rich, Jean Rochefort, Bruno Cremer, Pierre Vernier et Michel Beaune, auxquels s’ajoutera la pétillante Annie Girardot que ces jeunes gens pleins d’humour et de joie de vivre prendront sous leur aile. Ces joyeux drilles prêts à toutes les facéties ne tardent pas à imposer, chacun à leur manière, leur vision explosive et innovante du métier d’acteur. Marielle, tout en nonchalance, dérision et modestie, se taille rapidement une tenue d’acteur burlesque, qui lui permet d’enchaîner les projets. « Je vis comme tout le monde, affirmait-il. Quand je ne travaille pas, je traîne… » Une boutade, probablement, car celui qui a tourné dans plus de 100  films et foulé les planches d’autant de théâtres n’en a pas vraiment eu le temps. Le grand ami de Jean Rochefort, disparu fin 2017, ne s’est pratiquement jamais arrêté de jouer !

En 1954, à peine sorti du Conservatoire de Paris avec un second prix de comédie classique, il entame une carrière dans le théâtre léger et fait même du cabaret avec Guy Bedos ! Tandis que Bébel devient la coqueluche de La nouvelle vague, lui, Jean-Pierre, en est totalement exclu. Engagé dans la troupe Grenier-Hussenot, il découvre le théâtre avant-gardiste, avec Eugène Ionesco et Jacques Audiberti, puis rencontre enfin le public en 1962 avec son premier grand rôle dans une pièce de boulevard, La preuve par quatre, avec François Périer. Vient ensuite le triomphe des Poissons rouges, de Jean Anouilh, où il brûle les planches en compagnie de Michel Galabru.

Au cinéma, après de timides débuts en 1960, il lui faudra patienter encore une dizaine d’années et une bonne vingtaine de rôles avant d’imposer sa gouaille et son air désabusé dans des films comiques ou tragiques, des œuvres d’auteur ou grand public. Du Grand bluff (1957) au côté d’Eddie Constantine – son premier vrai rôle au cinéma –, à Sex-shop (1972) et Un moment d’égarement (1977) de Claude Berri, avec Victor Lanoux – un autre de ses grands amis –, en passant par Les galettes de Pont-Aven (1975) de Joël Séria, il a tout joué, sauf les jeunes premiers, étant passé, sans transition, d’un physique d’adolescent à celui d’homme mûr, une apparence que sa légendaire moustache a aidé à construire.

Dans son autobiographie, Le grand n’importe quoi, publié chez Calmann-Lévy en 2010, celui qui se disait « décalé » avouait avec humour, au sujet du choix de ses rôles : « Il m’est arrivé de me laisser un peu aller et de tourner des idioties, souvent des rôles de sauteurs de canapé, de dragueurs de troisième division. […] Mais ce n’est pas grave : lorsqu’on tourne un navet, on pense à la viande que l’on pourra acheter avec le cachet. Et ça passe bien, je n’ai pas l’estomac délicat. »

Et ce grand modeste, qui ne s’encombrait pas non plus de sa notoriété, d’affirmer : « Certains trouvent que j’ai une tête d’acteur. Moi pas. J’ai une tête de rien. Au fond, c’est peut-être le mieux pour être comédien, avoir une tête de rien pour tout jouer. »

Celui qui a été nommé sept fois aux Césars sans jamais avoir obtenu la précieuse « compression » touchera enfin le public dans un rôle dramatique avec Tous les matins du monde, en 1991. La France découvre alors la grande sensibilité qui se cache dans les yeux coquins de cet acteur que l’on disait potache. Jean-Pierre Marielle, homme discret s’il en fut, était aussi un amoureux de la nature et des arbres, et allait souvent humer l’air de la campagne à Précy-Le-sec, où se trouvait la maison de son enfance. Il appréciait le jazz, les films des années 30 et le cirque où il se rendait, heureux comme un gosse…

Dans Ce genre de choses, son autobiographie publiée en 2013 chez Stock, Jean Rochefort avait rendu ce bel hommage à son grand ami : « C’est grâce à toi que la vie dont je rêvais a commencé. Merci. »

Clara MARGAUX

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