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Jean-Pierre Mocky : La dernière interview d’une grande gueule !

Publié le 16 août 2019

En 73 ans de carrière, Jean-Pierre Mocky laisse plus de 100 films, en tant qu’acteur et réalisateur, des centaines de femmes, 17 enfants et un sens de la provocation élevé au rang d’art. Jeudi 8 août, le cinéaste a tiré sa révérence à 86 ans.

C’est au plus froid de l’hiver dernier que j’ai rencontré cette légende alors encore vivante dans le café historique des Deux Magots à Saint-Germain-des-Prés. Arrivé en retard, l’homme aux épaules basses et au regard toujours vif se présente à l’entrée. « C’est qui cette greluche », glisse-t-il à l’attachée de presse, une petite femme aux cheveux châtains et au sourire franc. « C’est la journaliste de France Dimanche », lui souffle-t-elle, un peu gênée. Bien loin de m’offusquer de ses paroles irrévérencieuses, je comprends que j’ai affaire au fameux Jean-Pierre Mocky. Celui-là même qui, en janvier, avait eu des paroles indélicates à l’égard de la star de téléréalité, Nabilla, sur le plateau de Touche pas à mon poste (C8). « C’est mon côté franc. Quand on m’a demandé “Qu’est-ce que vous pensez de cette fille ?”, j’ai dit “Elle est baisable”. Ça me paraît bête comme chou. Elle était furieuse. Alors que c’est un hommage ! », me confiera-t-il plus tard.


Après un regard interloqué et un sourire, nous nous sommes attablés sous la terrasse couverte. Outre ses prises de parole, c’est toute l’œuvre de celui qui se définit comme « un fauteur de troubles pour les uns, et un fouteur de merde pour les autres » qui fut marquée par sa personnalité caustique, originale et souvent impertinente. Dès les années 60, ce précurseur s’est attelé à dénoncer sous forme de satire les problèmes sociétaux. Il pulvérise la religion dans Un drôle de paroissien en 1963, il s’en prend à la classe politique dans Un linceul n’a pas de poches en 1974 et tape sur le milieu du sport dans À mort l’arbitre (1984). « Tous les films avaient déjà été faits ! Alors, j’ai décidé de me lancer dans des choses que les autres ne faisaient pas, confie-t-il, son verre de vin posé sur la table. Un film sur Lourdes [Le miraculé en 1987, ndlr]. Personne n’avait entrepris ça. Un film sur les pilleurs de troncs d’église [Un drôle de paroissien, 1963, ndlr]. J’ai pu comme ça réaliser des films extrêmement variés. » Et d’ajouter, fier : « On se demande comment j’ai pu accomplir tout ça. »

C’est en regardant Une nuit à l’opéra des Marx Brothers, dans les années 30, que naît sa passion. Venu au monde à Nice d’un père juif polonais et d’une mère de confession catholique, celui qui s’appelait encore Jean-Paul Mokiejewski grandit à Grasse. En 1942, pendant l’occupation allemande, son père souhaite le protéger des persécutions en l’envoyant chez son oncle, en Algérie. Trop jeune pour prendre seul le bateau, le petit garçon voit son acte de naissance falsifié, passant de 1933 à 1929, d’où cette confusion sur son âge qui le suivra jusqu’à son décès. C’est finalement dans une ferme que l’enfant échoue.

La même année, il fait ses premiers pas sous les feux des projecteurs. D’abord en tant que figurant, notamment dans Les visiteurs du soir et Les enfants du paradis de Marcel Carné, puis en tant qu’acteur de théâtre et de cinéma. À 13 ans, celui qui affirme en avoir 17 se marie. « Je me suis marié car j’avais foutu une fille enceinte, tout simplement. C’était une obligation », livre-t-il avant sa mort.

En 1950, il monte à Paris et intègre le prestigieux Conservatoire national. À ses côtés, Bruno Cremer, Claude Rich, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle ou encore Jean-Paul Belmondo font leurs classes. à partir de 1959, il passe derrière la caméra en signant Les dragueurs, son premier long-métrage avec Charles Aznavour.

À cause des sujets qu’il traitera tout au long de sa carrière, Jean-Pierre Mocky a rapidement l’impression d’être mis au ban du monde du cinéma. « Personne ne m’a aidé, je fais partie des réalisateurs pauvres », aimait-il déjà à répéter dans les années 80. à grands coups de films autoproduits et de têtes d’affiche, celui qui a fait jouer Bourvil, Philippe Noiret, Catherine Deneuve ou Jeanne Moreau s’est pourtant imposé comme un réalisateur incontournable. Une célébrité notable qui n’a en rien amélioré sa situation.

« À cause des thématiques que j’abordais, personne ne me suivait. Quand j’ai voulu tourner Un drôle de paroissien, ça a été compliqué car les gens de la télévision me disaient que les catholiques n’iraient pas voir ce film qui parle de profanation. Finalement, ça a été un triomphe ! Il a fait cinquante millions d’entrées en cinquante ans ! », me confie-t-il en février.

Ces dernières années pourtant, les films de Mocky ne sont plus suivis que par les initiés. « Mon public, ce sont surtout les seniors – c’est-à-dire les plus de 50 ans », analyse-t-il. Une perte de notoriété auprès des jeunes qui ne l’a jamais empêché de continuer à réaliser avec une passion grandissante des productions à petit budget. « Avec mes assistants, on mange pour 12 euros par jour. Trois boudins aux pommes, c’est 5 euros. » La voix chevrotante, il ajoute : « Là où je me retrouve un peu embêté, c’est que tous mes acteurs sont morts. Gabin, Bourvil, Fernandel, de Funès… Je suis un peu dans un désert car je travaille avec des comédiens que je ne connais pas. »

Sa dernière œuvre en date ? « J’ai réalisé une série de quarante et un films de vingt-six minutes en reprenant les nouvelles d’Alfred Hitchcock. Je l’ai appelée Mister Mocky présente [La troisième saison diffusée sur Canal Jimmy était intitulée Hitchcock by Mocky, ndlr]. En 2018, j’ai tourné avec l’humoriste Anne Roumanoff. Je n’imaginais pas un jour travailler avec elle ! » Bientôt, il devait partager l’affiche de son nouveau film Un drôle de président, avec Isabelle Huppert et Gérard Depardieu.

Aujourd’hui, c’est une ribambelle de personnalités qui a eu une pensée émue pour cette légende prolifique du cinéma français. Marc-Olivier Fogiel, Richard Bohringer, Jack Lang y sont tous allés de leur petit mot pour cet homme qui a consacré sa vie à son art. Un parcours atypique que l’on retrouve dans l’hommage du metteur en scène Stanislas Nordey, l’un de ses « dix-sept enfants connus », comme aimait à le rappeler celui qui se vantait d’avoir « croisé le temps d’un fugace corps-à-corps » plusieurs centaines de femmes.

« Jean-Pierre Mocky est parti tourner son prochain film avec Bourvil, Michel Serrault, Michel Simon, Fernandel, Jacqueline Maillan, Jeanne Moreau, Jean Poiret, Francis Blanche, Charles Aznavour et tant d’autres », a joliment dit Stanislas Nordey.

Julia NEUVILLE

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