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Jean Rochefort : Dans l'enfer de la dépression !

Publié le 4 janvier 2013

Sa moustache conquérante, ses grands rires exubérants n'étaient qu'un masque. Toute sa vie, le comédien Jean Rochefort a été hanté par le mal de vivre.Sa moustache conquérante, ses grands rires exubérants n'étaient qu'un masque. Toute sa vie, le comédien Jean Rochefort a été hanté par le mal de vivre.

Depuis un demi-siècle, Jean Rochefort promène avec élégance sa silhouette nonchalante dans le cinéma français. On se dit que rien ne doit pouvoir l'atteindre, que cette distance qu'il semble cultiver envers l'existence le met à l'abri des coups durs...

Eh bien, on se trompe ! Car derrière son masque impassible se cache un homme qui n'a cessé de côtoyer les gouffres les plus noirs. C'est lui-même qui vient d'en faire l'aveu, à l'occasion d'un entretien accordé au magazine Bretons : la dépression grave, celle qui peut vous tuer un homme, Jean Rochefort sait ce que c'est !

Enfant introverti, il dit avoir été sauvé du désespoir en découvrant, très jeune, son pouvoir de captiver un auditoire. Hélas, c'est aussi de cette vocation que vont ensuite lui venir ses pires accès de souffrance, lui faisant même envisager le suicide.

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À 18 ans, il vit chez sa mère, récemment divorcée, à Saint-Lunaire, en Bretagne. Déterminé à devenir comédien, il s'inscrit au conservatoire de cette ville et va y prendre une terrible gifle. « Les élèves étaient des gens qui faisaient ça pour avoir de l'élocution, explique-t-il dans Bretons. Et moi, comme un imbécile, je disais déjà à mes partenaires de cours que je voulais être un vrai acteur. Le concours de sortie arrive, tous sont reçus, sauf moi ! J'ai envisagé le suicide. J'étais au désespoir absolu. »

Rochefort s'extrait de ce désespoir en « montant » à Paris, où va démarrer sa prodigieuse carrière. Mais ce succès ne fait pas son bonheur. D'abord, parce que cet artiste exigeant se sent coupable d'accepter des films indignes de son talent. C'est ce qu'il nomme avec humour ses « films d'avoine », tournés pour nourrir ses chevaux, qui sont sa seconde passion !

Et quand il évoque, par exemple, la célèbre série d'Angélique, marquise des anges, l'acteur a la dent très dure : « Les romans dont est tiré le film étaient très bien foutus et des succès de librairie considérables. Mais Michèle Mercier était insupportable et totalement inculte. Et au même moment, j'avais la joie de jouer un grand auteur anglais au théâtre avec l'immense actrice, belle et cérébrale, qu'était Delphine Seyrig. Et je passais de Michèle Mercier l'après-midi à Delphine Seyrig le soir. C'était un peu difficile. J'ai vécu trois épisodes avec un ramassis d'imbéciles auto-satisfaits. »

Et sa dent se transforme en croc lorsqu'il parle de son expérience à la télévision, dans Les bœuf carottes : « À mon grand chagrin, ça a eu un certain succès, et là, j'ai connu le monde du n'importe quoi. Les scénaristes les plus stupides de la terre. J'ai beaucoup souffert. Et j'ai décidé d'écrire mes propres dialogues en m'inspirant de mon ami Audiard. Comme ça, je m'amusais un petit peu, mais je les ai quittés. J'ai eu le courage de ne pas devenir milliardaire et de leur dire : j'arrête. »

Est-ce que, au moins, les films qui lui faisaient envie compensaient cette déprime ? Oui, mais à condition qu'ils se fassent. Car, en 2000, c'est celui qui devait être le couronnement de toute sa carrière qui l'a précipité dans l'enfer de la dépression.

Icône

Ce film, c'est L'homme qui tua Don Quichotte, de Terry Gilliam, auteur du génial Brazil. Jean Rochefort devait y incarner Don Quichotte, tandis que Sancho Pança serait joué par Johnny Depp, et Dulcinée par Vanessa Paradis. Jean en était sûr : ç'allait être le rôle de sa vie.

Hélas, souffrant d'une double hernie discale, il est obligé de renoncer après quelques jours de tournage. Privé de son acteur principal, Gilliam est obligé d'enterrer le projet. Si bien que, d'une certaine manière, Jean Rochefort devient « l'homme qui a tué Don Quichotte » ! Et là, c'est la catastrophe !

« À la suite de ce film, j'ai fait quatre dépressions nerveuses avec tendance suicidaire et des doses d'antidépresseurs énormes, révèle Rochefort dans Bretons. Et je trouve que c'est trop. Ça n'est qu'un film. J'en ai fait cent cinquante. J'ai joué combien de milliers de fois au théâtre, je n'ai jamais failli, comme disait mon père. Mais ça, je ne me le suis pas pardonné. Deux ans après, au moment de ma dépression nerveuse la plus forte, un film sort avec Johnny Depp, avec qui j'entretenais des rapports père-fils très émouvants. On s'était dit : tant que je ne suis pas guéri, on ne se parle pas, on ne se voit pas. Je vais voir ce film dans une salle des Champs-Élysées : douleurs au périnée, dépression nerveuse. Je me couche le soir, j'en ai pour cinq mois sans bouger, sans me lever. »

C'était il y a dix ans. Aujourd'hui, Jean Rochefort va mieux. Sans doute parce que, depuis, il est devenu une sorte d'icône pour les réalisateurs de la jeune génération, qui rêvent tous de tourner avec lui, avec ce « vieillard d'avant-garde », comme il se qualifie lui même avec son humour intact.

Pierre-Marie Elstir

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