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Jean Vilar : Fer de lance du théâtre populaire

Publié le 12 juin 2021

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Disparu il y a cinquante ans, Jean Vilar, le créateur du festival d'Avignon a mis ses convictions en acte pour rendre le théâtre populaire en le libérant de son carcan bourgeois.

S'il est une personnalité dont le nom est emblématique d'une haute conception du service public, c'est bien celle de Jean Vilar, dont l'exigence culturelle avait tout d'une éthique. Une éthique qui reposait sur la volonté de porter le plus loin possible l'idée d'un art accessible au plus grand nombre, tant dans les programmations qu'il assurait que dans la diversité et l'ouverture de ses actions.


Pourtant, rien ne prédisposait ce fils de boutiquiers de mercerie-bonneterie, né à Sète (Hérault), le 25 mars 1912, au théâtre, même si son père – qui exigeait de lui une heure de violon par jour – lui a fait découvrir enfant les classiques.

En 1932, le bac en poche, Jean Vilar monte à Paris où il s'inscrit en lettres à la Sorbonne. Il rêve d'écrire. Pour gagner sa vie, il est pion dans un collège. Mais c'est en assistant aux répétitions de Richard III, de Shakespeare, mis en scène par Charles Dullin, qu'il trouve sa voie. Il devient donc acteur, sous la direction de ce fameux Dullin. En 1935, il est figurant dans Le Faiseur, de Balzac, puis fait son service militaire à Hyères (Var). Il connaît ensuite des années de vaches maigres où il enchaîne les petits boulots. Rappelé sous les drapeaux en mars 1939, il est réformé pour raisons de santé.

En février 1941, André Clavé, créateur et directeur de la compagnie des Comédiens de la Roulotte, engage Vilar en tant qu'auteur. Un soir, ce dernier doit monter sur scène pour remplacer un acteur : « Il avait été d'une énorme drôlerie, mais cela n'avait pas réussi à le décider à poursuivre », raconta par la suite André Clavé. Conscient de son talent, celui-ci lui commande une pièce qu'il doit aussi jouer et mettre en scène : ce sera La Farce des filles à marier. L'aventure de la Roulotte permet à Jean Vilar d'aller à la découverte du public en province : « J'y ai appris à me débarrasser de tout ce qu'avait le théâtre français de parisien. J'en ai tiré plus tard bénéfice quand j'ai pris la direction du TNP [Théâtre national populaire, ndlr] ou créé le Festival d'Avignon… », avouait-il.

En décembre 1943, André Clavé est arrêté par la Gestapo pour son action de résistant. Vilar monte alors sa propre troupe, la Compagnie des sept, et, désormais, va travailler à rendre accessible les grands textes du répertoire. Pour sa première mise en scène, il choisit La Danse de mort, de Strindberg. Avec cette prédilection pour les œuvres fortes, on voit pointer une esthétique épurée et une éthique de la création théâtrale.

C'est en 1945, avec Meurtre dans la cathédrale, de T. S. Eliot, que Jean Vilar s'impose vraiment pour la première fois comme acteur et metteur en scène tant aux yeux du public que de la critique. Il obtient à l'unanimité le premier Prix du théâtre à Paris. En 1946, André Barsacq le met en scène dans Roméo et Jeannette, d'Anouilh, avec Maria Casarès et Michel Bouquet, puis dans Henri IV, de Pirandello.

En 1947, un an après qu'il a joué dans le film Les Portes de la nuit de Marcel Carné, le destin de Jean Vilar bascule. Séduit par Meurtre dans la cathédrale, le critique d'art et éditeur Christian Zervos l'invite à présenter cette pièce dans le cadre de la première Semaine d'art en Avignon qu'il organise avec le poète René Char : tous deux souhaitent l'ouvrir au théâtre et à la musique. Vilar accepte à la condition de présenter trois créations dans des lieux différents de la ville. Le Festival d'Avignon est né, Jean Vilar en prend aussitôt la direction !

À l'été 1951, il est aussi nommé à la tête du Théâtre national de Chaillot. Son premier acte est de rendre au lieu son appellation d'origine choisie par Firmin Gémier en 1920 : le Théâtre national populaire (TNP). Il va en faire le fer de lance d'un théâtre « service public tout comme le gaz, l'eau, l'électricité ». Les créations d'Avignon sont reprises à Chaillot et vice-versa. La décentralisation théâtrale est née. Comme le palais de Chaillot est indisponible (le bâtiment est occupé par l'ONU jusqu'en 1952), il emmène le TNP dans les banlieues. Il assure ainsi les premières représentations du Cid, de Corneille, avec Gérard Philipe, et crée Mère Courage et ses enfants, de Brecht, au théâtre de Suresnes (Hauts-de-Seine).

Le TNP cristallise les espoirs de renouveau. Vilar met en place une politique de démocratisation culturelle : tarifs plus accessibles (moins chers qu'à la Comédie-Française), relations avec les comités d'entreprise, horaires avancés des spectacles, vestiaires et programmes gratuits… Des avant-premières sont même réservées aux abonnés dans les premières semaines.

Et le public répond présent. Le TNP devient une entreprise à part entière, qu'il est impossible de séparer du Festival : Vilar rode ses spectacles à Avignon avant de les donner à Paris. Il veut un théâtre sans exclusive, au service du public.

En 1952, la première représentation de L'Avare, de Molière, à Chaillot, inaugure une impressionnante série de créations. En douze ans, le TNP donne plus de 3 000 représentations pour plus de 5 millions de spectateurs, en France et dans 29 autres pays ! En 1960, en toile de fond des événements d'Algérie, Jean Vilar monte Antigone, de Sophocle, et La Résistible Ascension d'Arturo Ui, de Brecht. Le retentissement est majuscule ! En 1963, en bisbille avec le ministère, il ne demande pas le renouvellement de son contrat au TNP (Georges Wilson lui succède), mais continue de diriger le Festival.

En 1964, ont lieu les premières Rencontres d'Avignon : regroupant intellectuels, hommes politiques et artistes, elles transforment le Festival en laboratoire des politiques culturelles. À partir de 1966, de nouveaux lieux sont ouverts où sont accueillis le théâtre musical (avec Jorge Lavelli), la danse (avec Maurice Béjart), le cinéma (avec Jean-Luc Godard). Vilar est le premier à faire des « courants d'air », comme on le dit à l'époque.

Arrive mai 1968. En désaccord avec le discours du général de Gaulle du 30 mai, Jean Vilar refuse de servir le gouvernement. Pourtant, en juillet, les « enragés de l'Odéon » descendus de Paris et le Living Theater de Julian Beck cherchent à ébranler le Festival. Les insultes (« Vilar, Béjart, Salazar ! ») pleuvent. Vilar résiste, mais il est profondément meurtri. De 1969 à 1971, il continue de diriger le Festival d'Avignon, tout en poursuivant ses activités. Il rédige notamment Chronique romanesque, qui sort un mois après son décès, survenu le 28 mai 1971.

Homme de raison et de passion, Jean Vilar a bouleversé le paysage théâtral en permettant au plus grand nombre, et notamment à ceux qui en sont tenus à l'écart en particulier par leur naissance, d'accéder aux œuvres de l'esprit.

Dominique PARRAVANO

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