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Julie Pietri : "Debout les filles, réveillez-vous !“

Publié le 30 mars 2020

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Alors qu'elle célèbre ses quarante ans de carrière, la chanteuse de 64 ans s'est confiée à France Dimanche en exclusivité.

Après avoir bouclé son nouvel album qui devrait sortir courant avril, elle reprend, infatigable, le chemin des tournées avec Best of 80 mais aussi ses propres musiciens pour une série de dates à travers la France. Début des festivités ce dimanche 8 mars, au théâtre de la Tour Eiffel à Paris, pour célébrer comme il se doit la Journée de la femme. Rencontre avec une féministe survoltée.

France Dimanche : Pour vous avoir croisée plusieurs fois dans une salle de sport de l'ouest parisien, vous semblez en pleine forme. Je courais à côté de vous sur les tapis de course et j'avais du mal à vous suivre…

Julie Pietri : Quand je ne suis pas en tournée, j'y vais quasiment tous les jours. Vous voyez que je ne suis pas très farouche, je vais dans un club comme tout le monde ! Je ne suis pas du genre à me cacher dans une petite salle avec un coach. Au contraire, j'aime bien me mêler aux autres adhérents, ça stimule !


FD : C'est important de s'entretenir. Votre métier réclame une énergie folle…

JP : Oui, le sport, ça m'est indispensable. La scène requiert une très bonne condition. À la salle, je fais du cardio et toutes sortes de cours, comme le body-pump, parfait pour tonifier les muscles en musique avec des poids. Et pour me calmer quand je suis stressée, je pratique le body-balance, mélange de qi-gong et de yoga. Ça me force à faire le vide.

FD : Et dire que vous auriez dû exercer le métier d'orthophoniste !

JP : Exact ! Comme quoi, la vie réserve bien des surprises. Quand j'ai passé l'audition pour intégrer La Bande à Basile, en 1976, je terminais mon mémoire d'orthophonie. J'ai rejoint la troupe et obtenu mon diplôme en même temps.

FD : Sérieuse !

JP : C'est-à-dire que je n'avais pas vraiment le choix ! Mon papa, un pied-noir assez autoritaire, voulait à tout prix que je fasse médecine pour avoir en poche un métier sérieux. Il n'avait pas tort ! Au lieu de me dire : « Tu t'en fiches. Tu trouveras bien un gentil mari… » il m'a poussé dans cette branche difficile. Il n'était pas de l'ancienne école. Il pensait qu'une femme devait travailler pour pouvoir s'assumer toute seule. Ce que je trouve très intelligent de sa part.

FD : C'est la féministe qui parle, là…

JP : Absolument ! C'est un combat que j'ai toujours porté en moi et que j'ai pu exprimer avec Ève lève-toi en 1986. Un hymne féministe que j'ai écrit avec JeanMichel Bériat et qui était totalement à contre-courant de ce qui se faisait à l'époque. C'est une chanson dont je suis extrêmement fière.

FD : Ce tube qui va vous apporter une notoriété énorme faisait aussi référence à vos racines orientales…

JP : Oui, la mélodie arabisante signée Vincent-Marie Bouvot était un clin d'œil à mon histoire. Je suis née en Afrique du Nord à Alger. J'ai vécu un temps à Casablanca… Le clip d'Ève a été tourné en Tunisie. De plus, j'adore Marrakech. La culture orientale est en moi. J'ai toujours aimé tous ses peuples. J'ai d'ailleurs été d'accord avec l'indépendance de l'Algérie, ce qui n'est pas le cas de tous les pieds-noirs. Je peux comprendre la douleur d'avoir dû quitter ce pays, qui est incommensurable puisque je l'ai vécue avec ma famille. Chez nous, il y a eu beaucoup de pleurs et de dépression à cause de cet exil, qui aurait pu se faire de façon moins violente. J'ai le souvenir de ma grand-mère qui avait tout perdu. On a dû tous partir très vite car mes parents avaient quasiment reçu des menaces de mort…

FD : Ça a dû être terrible…

JP : Oui, j'ai vécu ma petite enfance sous les bombes en voyant des cadavres dissimulés sous des couvertures. J'ai eu besoin de treize années de psychanalyse pour enfin parvenir à dormir… Et pour pouvoir apprivoiser mes traumatismes de petite fille. Je n'ai jamais voulu retourner en Algérie. Je fais un blocage…

FD : Quel bilan tirez-vous de vos quarante ans de carrière ? Vous avez connu une période folle où des fans dormaient devant votre porte…

JP : Ces quarante années, ce n'était que du bon et du beau ! Je ne vais qu'en même pas en vouloir au public d'avoir ce petit côté fan, même s'il y a parfois des gens un peu excessifs. L'amour que me donne le public, c'est ce qui me porte…

FD : Vous avez toujours le trac ?

JP : Oui, car je suis une fille stressée ! Car dans ce métier, rien n'est jamais acquis. C'est pour ça que je m'impose une hygiène de vie très stricte. Mon seul péché : boire de temps en temps un verre entre amis. Ça me décontracte, mais pas question de faire la fête jusqu'à 6 heures du matin ou de manger des frites et des hamburgers ! De toute façon comme je suis végétarienne, ça ne risque pas de m'arriver !

FD : Vous ne mangez plus de viande ?

JP : Jamais ! Ça suffit de maltraiter les animaux. Ces pauvres bêtes que l'on abat comme des sauvages, je ne peux plus cautionner tout ça. Je mange encore un peu du poisson mais à condition qu'il soit bio…

FD : Vous êtes vraiment une artiste engagée…

JP : Oui. Je marraine une petite Vietnamienne au travers d'une association, Amur, nom qui signifie : « Au moins un repas ». J'ai été tellement bluffée par le travail de ces bénévoles sur le terrain que j'ai décidé de m'engager en « marrainant » cette petite fille de 7 ans – dont les parents sont des paysans qui survivent avec 100 euros par mois –, pour qu'elle puisse faire des études et surtout qu'elle mange à sa fin. Je voudrais que tous les enfants du monde aillent à l'école et soient éduqués correctement.

FD : C'est la maman qui parle là ! Vous avez d'ailleurs une relation très fusionnelle avec Manon, votre fille de 27 ans…

JP : Oui, Manon, c'est un ange qui s'est posé sur mon épaule… Je suis très fière de son parcours. Elle a fait des études de cinéma et elle s'occupe d'évènementiels aux festivals de Cannes et de Cabourg… L'autre jour, elle m'a envoyé un texto en me disant : « J'ai l'impression de parler à ma meilleure amie… » Ça m'a fait tellement plaisir ! Même si maintenant elle a un fiancé et qu'elle a quitté le cocon familial, on est totalement en symbiose. On déjeune ensemble deux fois par semaine. On va toutes les deux au spectacle. Et dès qu'elle le peut, elle vient me voir sur scène pour m'encourager… Un jour, elle était venue à l'Alhambra et je l'avais entendue dans le public crier : « Vas-y maman, euh… Julie ! »

FD : C'est votre fan numéro 1…

JP : Oui, mais pas seulement. On se soutient en tout. Comme elle le dirait elle-même, je suis un peu « mère juive » même si je ne le suis pas !

FD : Pour tomber enceinte de Manon, vous avez dû subir une grave opération…

JP : Oui. Comme la comédienne Laëtitia Milot, je souffrais d'endométriose. Mais j'ai été opérée et Manon est arrivée. Sa naissance fut comme un cadeau du ciel ! Mais elle est née à huit mois, et le cartilage d'une de ses hanches n'était pas terminé. Elle a donc dû subir des contrôles jusqu'à ce que sa croissance soit achevée. Ce qui m'a donné beaucoup de soucis. Il n'était pas question de partir sur les routes et de la laisser tomber. C'est pour ça que j'ai préféré mettre ma carrière entre parenthèses. Les gens m'ont dit : « Mais vous avez disparu. » Oui, j'ai en effet disparu. C'était tellement inattendu d'avoir cet enfant que j'ai voulu m'y consacrer totalement. L'amour qui existe entre Manon et moi est irremplaçable…

FD : Et les hommes, dans tout ça ?

JP : Ce n'est pas parce que je suis très indépendante que je ferme la porte aux rencontres ! C'est la vie à deux, sous un même toit, qui ne me fait plus envie. Le mieux, c'est chacun chez soi et on ne se voit que pour les bons moments ! C'est parfait pour ne pas se lasser. Le romantisme, ce n'est pas du tout mon truc. Le prince et la princesse qui vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants, je trouve ça d'un ridicule ! Le prince charmant, ça n'existe pas. Debout les filles, réveillez-vous ! Et puis, il y a eu tellement de messieurs qui me couraient après parce que j'étais Julie Pietri et qui, ensuite, prenaient ombrage quand on me demandait un autographe. On avait l'impression que cela leur enlevait du pouvoir… J'ai payé pour voir, merci ! Aujourd'hui, les hommes sont complètement perdus.

FD : Que pensez-vous du mouvement #metoo (ou #balancetonporc) ?

JP : Toutes ces femmes ont raison. Ça suffit avec cette omerta qui règne dans notre milieu. Dans tous les métiers, d'ailleurs. « Je te pince les fesses mais je n'ai rien fait ! » moi aussi, j'ai connu ça. Et pas plus tard que l'année dernière, avec un producteur de spectacles qui s'est permis de me toucher les fesses. Est-ce que je lui ai touché les fesses, moi ? Où on est ? Je lui ai dit : « Eh ben alors, qu'est-ce qui t'arrive ? » Il a répondu : « Ben, on peut plus plaisanter ! » Les femmes ont encore un énorme chemin à parcourir pour se faire respecter…

Véronique DUBOIS

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