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Juliette Gréco : Derrière la noirceur, une boule de vie !

Publié le 8 octobre 2020

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“Passion, combat, amour et rigolade intense”, scandait Juliette Gréco, la fleur vénéneuse de Saint-Germain-des-prés qui s'est éteinte à 93 ans sans jamais s'abandonner au désespoir…

Le 23 septembre dernier, une « Jolie Môme » a tiré sa révérence dans sa maison de Ramatuelle, dans le Var… « Gréco rose noire des préaux. De l'école des enfants pas sages », comme la décrivait Raymond Queneau, elle était née le 7 février 1927, à Montpellier, dans l'Hérault. Son père, policier corse, a bien vite quitté sa famille, laissant à son épouse, Juliette, le soin d'élever leurs deux filles. Mais cette femme engagée, amie du critique Élie Faure, puis compagne de la romancière Antoinette Soulas, s'investira davantage dans ses propres causes qu'auprès de Charlotte, son aînée, et de sa petite sœur.


Les fillettes seront donc confiées à leurs grands-parents maternels, à Bordeaux, puis, à la mort de Jules, le grand-père, elles s'installeront de nouveau avec leur mère à Paris. La cadette est petit rat de l'Opéra quand éclate la Seconde Guerre mondiale, la famille quitte alors la capitale pour rejoindre le Sud-Ouest. C'est là que, en 1943, Juliette, la maman, est arrêtée pour avoir participé à une filière d'évasion de familles juives vers l'Espagne. Les deux sœurs s'enfuient par le premier train pour Paris, mais elles ont été suivies par un agent de la Gestapo de Périgueux.

Capturées cinq jours plus tard place de la Madeleine, elles sont emmenées au siège de la Gestapo française, 93 rue Lauriston. « Me voici interrogée à mon tour, racontait la chanteuse à Paris Match en 2010. On me demande ma carte d'identité. Le type qui m'interroge me dit : “Vous ne vous appelez pas Gréco mais Grecovitch, et vous êtes juive.” Je lui fiche une claque, que je vais payer cher. Ma sœur sera torturée avec une grande violence. Moi aussi, avec une grande brutalité. »

La mère et sa fille aînée sont déportées à Ravensbrück. La petite dernière, est emmenée à la prison de Fresnes où elle passe trois semaines avant d'être relâchée, sauvée par son jeune âge. L'adolescente se retrouve seule sur un banc de l'avenue Foch, sans un sou en poche, avec pour seule fortune un ticket de métro. Elle va se réfugier dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, alors épicentre de la création artistique.

Deux ans plus tard, en mai 1945, au centre d'accueil des déportés installé à l'hôtel Lutetia (lire page 41), la jeune fille retrouve sa maman et sa sœur. Mais la joie est de courte durée : « Sans paraître la voir, sa mère lui demande : “Où est Antoinette [Soulas, ndlr] ?” relate l'artiste dans Jujube, son autobiographie écrite à la troisième personne, publiée chez Stock en 1982. Elle ne veut que la personne qu'elle aime. Elle ne pense qu'à elle. Pas un mot pour la petite idiote. Jujube commence à mourir. »

De fait, madame Gréco s'engage immédiatement dans la marine et part pour l'Indochine, laissant derrière elle ses filles… Juliette n'est pourtant pas du genre à sombrer dans le désespoir, et puis Saint-Germain-des-Prés et ses bistrots accueillants lui tendent les bras ! Elle y croise des écrivains, des intellectuels, des philosophes, des artistes, des musiciens. « J'ai connu Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, j'étais jeune et conne, mais terriblement attentive et comblée. Ils me voyaient comme un enfant intéressant, une jeune fille bizarre, fort peu sociable », écrit-elle encore dans Jujube. En cette fin des terribles années 40, la gamine du Sud-Ouest apprend la vie avec gourmandise, prend des cours de théâtre, décroche quelques petits rôles.

Bientôt, cette jeune femme au style unique deviendra pour les chroniqueurs de l'époque « la muse de l'existentialisme », « la fleur vénéneuse de Saint-Germain-des-Prés ».

Éprise du jazz et de la rive gauche, Gréco s'amourache aussi des mots et met sa voix caressante et sensuelle à leur service. Dès 1949, par l'intermédiaire de Sartre, qui lui présente des textes, elle choisit Si tu t'imagines de Raymond Queneau, ajoute La Fourmi, de Robert Desnos, et Les Feuilles mortes, de Prévert et fait ses débuts officiels au Bœuf sur le toit. En 1951, elle enregistre son premier album, où figure Je suis comme je suis, chanson signée Prévert et Kosma.

Elle épouse l'acteur Philippe Lemaire en 1953, qui lui donnera une fille, Laurence-Marie, née en 1954. Mais, bientôt, elle retrouvera le jazzman américain, Miles Davis, sept ans après le coup de foudre réciproque qui les a réunis en 1949.

Cette nouvelle idylle tournera court. Miles, avant Juliette, connaît les difficultés de leur amour. Aux États-Unis, tous deux seraient lynchés par le racisme, élevé là-bas au rang d'institution : « Il savait que le noir et le blanc n'allaient pas ensemble, confiera-t-elle plus tard. Il savait que je serais malheureuse et que j'aurais été traitée comme une pute de bas étage en Amérique. » Fin de l'histoire et blessure terrible pour la chanteuse, qui gardera toutefois le contact avec le trompettiste jusqu'à sa mort en 1991.

Alors que Guy Béart lui compose Il n'y a plus d'après, elle tourne aux côtés d'Ava Gardner Le soleil se lève aussi, de Henry King (1957), produit par Darryl Zanuck, pilier du cinéma hollywoodien, qui est devenu son compagnon. Mais c'est son rôle de fantôme dans le feuilleton Belphégor, diffusé à partir de 1965, qui fera d'elle une vedette populaire. C'est une nouvelle étape dans l'existence de celle qui ne ressemble à personne. Elle rompt avec son Américain, tente dans la foulée de se suicider et épouse, en septembre 1965, Michel Piccoli, qu'elle quittera en 1977 ! Elle est l'égérie de tous les auteurs du moment : Guy Béart, Serge Gainsbourg, Pierre Mac Orlan, Léo Ferré, et Jacques Brel ; la muse des poètes, Aragon, Desnos, Allais, Seghers, Éluard… Et en 1968, tandis que la colère monte chez ses concitoyens, Juliette chante Déshabillez-moi ! Arrivent les années 80 qui ouvrent une période sombre pour la chanteuse, malgré son statut d'icône au Brésil où elle incarne l'élégance cultivée à la française. Elle se retire alors à Ramatuelle où elle achète sa maison. Huit ans plus tard, elle se marie avec son pianiste, Gérard Jouannest.

Curieuse, toujours aussi amoureuse des mots, ouverte à toutes les formes de cultures, la Gréco continue d'enregistrer des albums et demande à la jeune génération de lui offrir des chansons. Miossec, Benjamin Biolay et Gérard Manset, entre autres, lui écriront un très beau disque, sorti en 2003, Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez. Cardiaque et opérée d'un cancer, cette combattante acharnée voit sa santé s'étioler mais elle continue de donner des récitals et de nourrir des projets.

En 2009 sort Je me souviens de tout, un disque où une fois encore elle fait appel à de jeunes talents, tels Orly Chap, Olivia Ruiz, Adrienne Pauly, Miossec et Abd al Malik. En 2012 paraît Ça se traverse et c'est beau, hymne aux ponts de Paris, où elle chante des duos avec Melody Gardot, Marc Lavoine et Féfé. Finalement, en 2015, lors d'une ultime tournée intitulée « Merci », le 7 février 2016, elle fête ses 89 ans au Théâtre de la Ville à Paris. Mais un mois et demi plus tard, le 24 mars, un AVC la surprend.

Privée de la parole, dévastée par la mort de sa fille Laurence, et de celle, en mai 2018, de son époux, Gérard Jouannest, Juliette Gréco avait sans doute perdu son formidable appétit de vivre… Une cérémonie se déroulera en l'église Saint-Germain-des-Prés, dans ce quartier si cher à son cœur le 5 octobre, avant une inhumation dans la plus stricte intimité.

Clara MARGAUX

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