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Karl Lagerfeld : Il a soutenu son grand amour jusqu’à la mort

Publié le 3 septembre 2017

Le couturier Karl Lagerfeld est resté au chevet 
du dandy Jacques de Bascher, 
dévoré par le sida.

Le grand public a de lui l’image d’un homme drôle mais à l’humour souvent vachard, incapable de livrer ses émotions et de se mettre à nu. Il serait pourtant très injuste de confondre cette forme de pudeur et de timidité, fruit d’une éducation très stricte ainsi que d’une enfance frappée du sceau de la solitude, avec une sécheresse de cœur.

Car si Karl Lagerfeld a choisi, au fil des années, de se composer un personnage, pour mieux se préserver des émotions qui parfois l’étreignent jusqu’à l’étouffer, le grand couturier, enfant prodige de la mode et maître de la maison Chanel, a parfois fendu l’armure. Mais à sa manière bien sûr, sans jamais s’épancher sur ses souffrances, pourtant bien réelles.

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Et il aura d’ailleurs fallu que paraisse la biographie du grand amour de sa vie, Jacques de Bascher, dandy de l’ombre, écrit par Marie Ottavi et publié aux éditions Séguier, pour que l’on découvre que Karl était capable d’aimer à la folie, de tout sacrifier pour celui qui faisait battre son cœur.

Contraires

Et pour le coup, leur histoire repose sur un poncif des relations passionnelles, celles de l’attirance des contraires, car le couturier et le dandy ne semblaient vraiment pas faits l’un pour l’autre. Le premier veut toujours garder le contrôle de son corps et de son esprit quand le second se livre sans tabou à la débauche. Il boit, se drogue, fume et a, en prime, un penchant marqué pour les rapports sadomasos.

Un jeune homme séduisant et extravagant, bien de son temps. Une époque que résume très bien Betty Catroux dans l’ouvrage de Marie Ottavi : « On pouvait s’envoyer en l’air à tout moment à condition que des toilettes soient à proximité […] Nous n’avions pas de jugement moral, nous n’avions que des jugements esthétiques. » Et comme Karl Lagerfeld ne cherchait pas à tomber amoureux de son double, de son reflet dans un miroir, il va tout de suite craquer pour ce décadent de bonne famille.

Il restera son protecteur même lorsque Jacques aura une sulfureuse aventure avec Yves Saint Laurent, autre créateur de grand talent, en 1973. Car entre Karl et Jacques, les rôles sont clairement distribués. L’un travaille et gagne de l’argent quand l’autre sait très bien le dépenser. Bref, de ce point de vue tout au moins, ils sont faits l’un pour l’autre. Cela convient d’ailleurs très bien à Lagerfeld qui ne cherche même pas à avoir de relations charnelles avec son « partenaire » et se décrit avec pertinence et autodérision.

« Je suis calviniste pour moi et d’une indulgence totale pour les autres. En revanche, je ne suis pas “pousse-au-crime” comme l’étaient certains de la bande à Warhol. Ça, je déteste. » Cette époque de liberté et d’insouciance absolues ne va hélas pas durer. Au début des années 80, un fléau commence à faire des ravages, surtout parmi les fêtards : le sida.

Jacques de Bascher
Jacques de Bascher

Un an après avoir déménagé place Saint-Sulpice, en 1984, le dandy, devenu de plus en plus radical dans ses pratiques sexuelles et réactionnaire dans ses idées, passe le test du VIH. Il est positif. Ce qui, en ce temps-là, équivaut à une peine de mort lente et douloureuse. D’un seul coup, ses amis se font rares, quand eux-mêmes ne sont pas atteints par cette maladie alors fatale. Mais Karl Lagerfeld ne le laissera jamais tomber. Jamais !

Même quand, en 1989, Jacques se retrouvera dans un lit de l’hôpital Raymond-Poincaré à Garches. Ce qui ne l’empêche pas de lancer des blagues à l’humour très noir : « Tu connais la différence entre le sida et une Lada ? Essaie de refiler une Lada à ton meilleur ami. » Karl sourit et continue à dessiner son ami, comme pour garder à jamais son visage dans sa mémoire, lui dont les traits s’estompent et dont le corps devient squelettique.

Au printemps, le couturier lui lance un ultime défi : « Si tu reprends trois kilos avant la fin du mois, je t’offre une Aston Martin. » Mais Jacques ne conduira plus jamais de bolide et ne quittera plus jamais son lit de douleur. Sans AZT ni trithérapie, il se sait foutu, Karl le sait aussi. Ses allers-retours incessants entre Paris et Garches finissent par faire réagir les médecins qui lui conseillent de rester sur place.

« J’ai passé les quatre dernières nuits de sa vie à ses côtés, dans sa chambre. Je dormais sur un lit de camp. Un matin, un médecin me dit en me trouvant là : “Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous avez l’air bien portant.” C’était atroce. Je ne veux jamais revivre une chose pareille. Je l’ai fait pour lui car il fallait être à ses côtés […] Je n’avais jamais vécu une telle épreuve, pas même avec mes parents. Je veux garder l’image de la dernière fois que j’ai vu les gens vivants. »

Cette dernière image de Jacques, il l’imprimera pour toujours dans son esprit le 3 septembre 1989, quand son ami rendra son dernier souffle, à tout juste 38 ans. Il avait toujours prédit qu’il mourrait jeune. Mais le chagrin de Karl Lagerfeld, lui, restera éternel…

Claude Leblanc

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