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Karl Lagerfeld : Il était sa plus belle création !

Publié le 27 février 2019

Enfant précoce, créateur et couturier génial, Karl Lagerfeld a eu mille vies transformées en autant de petits secrets.

Il était une énigme, une œuvre qu’il avait lui-même construite, au fil des 85 années – ou plus, son âge véritable étant demeuré aussi un mystère – qu’aura duré son existence. Karl Lagerfeld s’est éteint le 19 février, d’un cancer du pancréas, à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine, où il avait été admis la veille au soir. En pleine Fashion Week ! Pour comprendre cet extravagant personnage, sans doute faut-il remonter à son enfance, très particulière, qui en avait fait un artiste si particulier.

Né à Hambourg, il passe sa prime jeunesse à Blankenese, un quartier chic du port allemand. Dans les années 40, les Lagerfeld délaissent un temps cette ville portuaire pour le domaine de Bissenmoor, une vaste propriété entourée de forêts.

S’il qualifie son père d’« adorable », Karl n’en parle que très peu. Otto est un homme d’affaires prospère d’origine suédoise, qui a fait fortune dans le lait concentré. Il est rarement présent, sillonnant l’Europe du Nord en quête de juteux contrats. Grand chasseur, parlant neuf langues, il a pas mal bourlingué.

Veuf, il laisse à sa femme Elisabeth, épousée en secondes noces, la charge de l’éducation de leur enfant, Karl. Cette Prussienne divorcée, au caractère bien trempé, de dix-sept ans plus jeune que son mari déjà sexagénaire, est une très belle femme, ancienne vendeuse de lingerie à Berlin. Elle s’habille en haute couture, fume, et après la naissance de Karl, met ses filles nées de son premier mariage en pension à l’étranger.

La voici donc seule avec son fils qu’elle va élever sans pitié. Élever, façon de parler, car, comme le dira le couturier, elle ne lui accordait que « quatre minutes par jour » ! Rien ne sera épargné au petit garçon. Cruelle, Elisabeth a l’art d’appuyer là où ça fait mal, lui assénant vacherie sur vacherie. Dans Le Monde, le créateur était revenu sur toutes ces humiliations.


« Elle me disait toujours que j’avais de trop grosses narines et qu’on devrait téléphoner à un tapissier pour qu’il y installe des rideaux », se souvient-il. « Et à propos de mes cheveux, qui étaient de couleur marron acajou, elle me disait : “Tu ressembles à une vieille commode”. » S’il en a sans doute souffert sur le coup, le Kaiser n’y voyait, le temps aidant, que de l’ironie. Mais sa façon de s’imposer un régime draconien et d’être toujours tiré à quatre épingles n’est sans doute pas étrangère aux moqueries qu’elle lui dispensait.

Obéissant, poli, rigoureux, Karl s’applique à être parfait pour se faire apprécier de cette maman castratrice qu’il admire. Quand, à 5 ans, il lui demande de lui raconter une histoire, elle lui répond qu’il n’a qu’à apprendre à lire, ce qu’il fait jusqu’à devenir un lecteur boulimique – sa bibliothèque comptait près de 300 000 volumes ! Il s’oblige aussi à ingurgiter une page du dictionnaire par jour pour être à la hauteur de cette érudite. Excédée par sa conversation d’enfant, sa tortionnaire l’incite même à aller à l’essentiel. « Tu as 6 ans, pas moi. Fais un effort pour parler comme une grande personne. »

Toujours pour lui plaire, il parfait sa diction, s’oblige à un débit plus rapide, d’où ce phrasé saccadé qu’on lui connaissait. Très vite, Karl apprend l’espagnol, le français et l’anglais, trois langues qu’Elisabeth parle couramment. Elle ne supporte pas le négligé. Même pour aller à l’école, le petit Karl, qui a peu d’amis, est toujours cravaté et habillé sur mesure. 

À 8 ans, le futur créateur dévore les magazines de mode et développe un goût immodéré pour les vêtements. Il lui arrive même de changer de tenue plusieurs fois par jour pour impressionner sa maman si élégante. Mais là encore, il a tout faux. « J’adorais les chapeaux tyroliens, mais elle me disait : “Tu as l’air d’une vieille lesbienne”. »

Elisabeth joue aussi de la musique. « C’était une violoniste très douée qui aurait pu faire carrière dans un orchestre symphonique », assurait Karl. Pendant qu’elle travaille ses morceaux, il tourne les pages de ses partitions. Mais parfois, il ne va pas assez vite. Et pour le punir, elle lui assène des coups d’archet !

Il s’en veut alors de ne pas avoir été à la hauteur mais ne désespère pas de l’impressionner en devenant pianiste. Mais au bout d’un an de cours, sa génitrice lui referme un jour le couvercle du piano sur les doigts en lui assénant : « Dessine, ça fera moins de bruit. » Du coup, il se met à faire des croquis, avec frénésie. « Elle avait raison », disait, avec le recul, le génie de la mode.

Loin de lui en vouloir, il estimait au contraire que le tempérament exécrable de sa mère avait façonné son caractère. « Je ne serais pas qui je suis si je n’avais pas eu quelqu’un comme elle », insistait-il.

Et c’est avec elle qu’il va découvrir sa passion. Le 13 décembre 1949, il l’accompagne à son premier défilé de mode, celui de Christian Dior. Pour le jeune homme, c’est une révélation. Il sera couturier !

En 1952, mère et fils quittent l’Allemagne pour Paris. Et en novembre 1954, il participe au concours du Secrétariat international de la laine. Avec son manteau décolleté dans le dos, il fait un tabac. Mais un autre jeune homme a présenté une très belle robe de cocktail en crêpe noir. Ils arrivent tous les deux premiers, chacun dans sa section. Ce concurrent n’est autre que le jeune Yves Saint Laurent !

Membre du jury, Pierre Balmain repère Karl et en fait son assistant, poste qu’il gardera jusqu’en 1962. L’année suivante, le couturier intègre la maison Chloé, puis arrive chez Fendi en 1965. L’artiste s’affirme rapidement dans ce monde de la mode encore très bourgeois. Karl dépoussière, décape et insuffle sa folie et son talent aux vêtements qu’il dessine. Bref, il crée. Y compris son image de Parisien bodybuildé qui passe ses vacances à brunir à Saint-Tropez, quand il ne travaille pas 24 heures sur 24 à dessiner de nouveaux modèles.

Au fil des ans, il se forge une armure pour mieux se préserver des émotions qui parfois l’étreignent jusqu’à l’étouffer, mais n’en est pas moins capable d’aimer à la folie. C’est en 1972 que son chemin croise celui de Jacques de Bascher : « Le Français le plus chic que j’ai connu, le diable fait homme avec une tête de Garbo. » Pendant près de vingt ans, il va tout sacrifier pour lui.

Tout oppose les deux hommes. Karl est un bosseur, qui garde toujours le contrôle de lui-même, Jacques est un jouisseur, avec un penchant pour les rapports sadomasos. Comme le raconte le mannequin Betty Catroux : « On pouvait s’envoyer en l’air à tout moment à condition que des toilettes soient à proximité […] Nous n’avions pas de jugement moral, nous n’avions que des jugements esthétiques. » Le futur maître de la maison Chanel est conquis par cet aristocrate extravagant à la fine moustache et aux yeux de jade. Car outre son élégance raffinée, Jacques est d’une intelligence vive, parle plusieurs langues, possède un sens aigu de la repartie, et un humour ravageur.

« J’admirais sa désinvolture et son absence totale, presque cynique, de toute ambition carriériste », confiait le créateur à Paris Match en 2013. Très épris, Karl installe Jacques dans un appartement situé juste à côté du sien et paie ses frasques. Il gagne déjà très bien sa vie et s’amuse de voir son ami le dépenser dans de folles soirées dont il revient souvent accompagné.

Jamais le couturier n’en voudra à Jacques de ses multiples conquêtes, même quand celui-ci vit une folle aventure avec son rival Yves Saint Laurent, en 1973. Dans leur relation, exclusivement platonique, il n’y a pas de place pour la jalousie.

L’apparition du sida, au début des années 80 sonne le glas de cette époque de folle insouciance et de fêtes débridées. Jacques qui, toute sa vie, a joué avec le feu, est atteint. Karl, l’un des rares à être au courant, n’épargne aucune dépense pour tenter de le sortir d’affaire. Hélas, sans trithérapie, le dandy est condamné à une mort lente et douloureuse. Un à un, les amis s’éloignent, par peur d’être contaminés, ou parce qu’ils le sont déjà. Jacques, que toute sa famille, sauf sa mère et sa sœur, considère comme un pestiféré, n’a plus que Karl qui jamais ne l’abandonnera.

Pas question de laisser tomber son grand amour ! Quand le malade, dont l’état ne cesse de se dégrader, est admis, début 1989, à l’hôpital Raymond-Poincaré à Garches, le Kaiser passe de longues heures à son chevet, carnet de croquis à la main, pour tenter de saisir ce visage tant aimé qui, bien que creusé par la maladie, continue de le faire rire aux larmes. « Tu connais la différence entre une Lada et le sida ? » lui déclare Jacques un jour. « Essaie de refiler une Lada à ton meilleur ami ! »

Avril 1989 : devant le fantôme hagard et squelettique de son ami, Karl tente le tout pour le tout : « Si tu reprends trois kilos avant la fin du mois, je t’offre une Aston Martin. » Si amoureux des belles carrosseries soit-il, Jacques maigrit encore un peu plus. Le couturier lui consacre le plus clair de son temps. Au point que les médecins lui conseillent de dormir sur place. Il passera quatre nuits sur un lit de camp. Le 3 septembre, à son réveil, Karl découvre Jacques mort. Une vision qui ne cessera de hanter le couturier : « C’était atroce. Je ne veux plus jamais revivre une chose pareille. […] Je veux garder l’image de la dernière fois que j’ai vu les gens vivants. » Jacques avait 38 ans.

Pendant toutes ces années, ce qui a fait tenir le coup au couturier, c’est son amour pour son métier. En 1982, Chanel lui a demandé de devenir son directeur artistique. À l’époque, la marque n’a pas le vent en poupe. Elle est même au bord de la banqueroute ! Lagerfeld confiera au Figaro qu’on lui avait alors déconseillé de se lancer dans une entreprise perdue d’avance. « On m’avait prévenu : “Ne prenez pas Chanel, c’est affreux” […] Le propriétaire [Alain Wertheimer] m’a simplement dit : “Faites ce que vous voulez, si ça ne marche pas, je vends.” J’ai répondu : “Mettez-moi ça sur papier.” Le meilleur contrat du monde, personne ne peut vous embêter ! »

Grâce à son talent et à sa détermination, Karl va redorer le blason noir et blanc hérité de la grande Coco. Impliqué jusqu’à la moelle, il fait lui-même les prises de vue des mannequins quand les photos ne correspondent pas à l’idée qu’il s’en fait. Car Lagerfeld est un artiste éclectique, photographe, réalisateur et éditeur. Il a su donner à la haute couture et à la mode une image plus humaine, la faisant entrer dans la vie de tous. Par exemple, en acceptant de travailler avec la marque H&M, en 2004. Dans certaines boutiques, sa collection s’était vendue en quelques minutes !

Au début des années 2000, il décide de changer radicalement son physique, comme s’il coupait une robe longue pour en faire une minijupe. Il perd 43 kilos, jette son légendaire éventail et écrit même un livre sur son « régime Lagerfeld » !

Karl est partout, dans la presse, à la télé, sur le corps des femmes, son profil dessiné sur les bouteilles de coca. Il a tout gagné, tout conquis, créé sa propre marque. Il est devenu une icône, respecté et craint jusqu’à l’excès. Mais plus jamais il n’aimera comme il a aimé Jacques. Quand Paris Match lui demande pourquoi il n’a pas « refait sa vie », le créateur répond du tac au tac : « Parce qu’il n’y avait rien à refaire. » En hommage à cet amour perdu, Karl avait acheté, peu après la disparition de Jacques, une maison près de Hambourg, la nommant Villa Jako. Deux ans plus tard, il créait un parfum baptisé Jako… 

Karl Lagerfeld est parti en emportant le secret de sa date de naissance dans sa tombe. Peut-être voulait-il échapper à toute contingence humaine. Comme si l’homme aux lunettes noires se disait que, n’ayant pas d’âge, il ne pouvait pas mourir. Et le sort lui donne raison : il a tellement travaillé à se bâtir un personnage, à l’inventer, à le rêver, et l’empreinte qu’il laisse est si reconnaissable, que son nom inspirera longtemps encore admiration et respect. Les stars auront beau le pleurer, les fashionistas se lamenter, les chroniqueurs de mode regretter sa présence si particulière, Karl Lagerfeld continuera longtemps d’habiller les femmes, de les toucher et les émouvoir.

Sophie MARION, Lili CHABLIS, Clara MARGAUX et Laurence PARIS

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