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Liliane Rovère : La folle vie d’une éternelle rescapée !

Publié le 19 mai 2019

Liliane Rovère qui incarne Arlette dans “Dix pour cent” se raconte dans son livre sans filtre ni langue de bois.

Avec ses cheveux bruns frisés, son visage comme cabossé par les coups durs de l’existence, son regard noir désabusé et mélancolique, rehaussé d’un trait de crayon charbonneux, elle connaît une seconde jeunesse plutôt tardive. Car Liliane Rovère, Arlette dans Dix pour cent, la série à succès de France 2, a tout de même 86 ans. Et comme son personnage d’agent d’artistes, toujours flanqué de son fidèle compagnon, un chien baptisé Gabin, la comédienne en a vu des vertes et des pas mûres au cours d’une vie tenant plus du roman d’aventures que d’un long fleuve tranquille. Avec sa gouaille de Parisienne, cette toujours jeune femme, du moins dans sa tête, a décidé d’en narrer les multiples rebondissements dans son autobiographie, La folle vie de Lili, qui vient de paraître chez Robert Laffont.

Et force est de constater que la lecture de cet ouvrage aurait de quoi inspirer plus d’un scénariste, car son parcours est vraiment celui d’une « multirescapée », comme l’actrice se qualifie elle-même. Son histoire commence sous de sombres auspices. Car le jour où Liliane pousse son premier cri est aussi celui où un certain Hitler devient chancelier en Allemagne. Nous sommes en 1933 et le dictateur de sinistre mémoire et ses sbires nazis vont bientôt bouleverser l’enfance de cette fillette juive, qui devra se cacher dans des institutions catholiques et user de pseudonymes pour échapper aux griffes de l’occupant pendant la Seconde Guerre mondiale. « Je n’ai sans doute pas eu aussi peur que j’aurais dû, écrit-elle dans son livre, j’étais petite au début… Un jour, une gamine m’a chassée de la ronde parce que j’étais juive, ça ne m’a pas fait plus d’effet que de passer la ligne de démarcation sous une bâche. »

Ce caractère intrépide et inconscient lui portera bonheur, Liliane échappera plusieurs fois in extremis à une arrestation qui l’aurait sans doute conduite jusqu’aux camps de la mort. Et à la Libération, à tout juste 12 ans, cette rebelle déjà partante pour toutes les expériences découvre la musique que les Américains ont apportée dans leurs bagages : le jazz. Telle une Gréco miniature, elle hante le clair-obscur des caves de Saint-Germain-des-Prés, faisant la tournée des grands-ducs, du Tabou jusqu’au Montana. « C’était difficile de m’empêcher de sortir, avoue-t-elle aujourd’hui. Je ne sais pas si je maîtrisais bien la situation. »

Une analyse lucide à en juger par la suite de ses mésaventures. Délurée et très précoce, l’adolescente croise la route de Boris Vian qui l’exfiltre au dernier moment d’une soirée libertine organisée par un certain Eddie Barclay ! Liliane, alors âgée de 15 ans, aura moins de chance trois années plus tard. Cette fois, aucun ange gardien ne surgira pour la tirer du pétrin dans lequel la jeune femme s’était mise en acceptant de monter dans la voiture de deux « amis » peu recommandables. Après s’être garés dans les bois, ils la violent. Un épisode que cette dure à cuire évoque sans pathos : « Je ne me suis pas débattue, je n’ai pas imploré, je suis restée muette, raconte-t-elle. Ce n’est pas que je n’ai pas eu peur ou mal. Mais je n’avais pas envie de me pourrir la vie avec ce truc-là, on me l’a assez pourrie ce jour-là. »

À force d’écumer les boîtes, cette belle plante brune fait le spectacle dans la salle comme au bar, où elle traîne souvent seule, aimantant le regard des musiciens. Un soir, l’un des plus célèbres d’entre eux, le trompettiste Chet Baker, l’aborde, et la belle lui fait un peu de place sur le zinc et dans sa vie. Pour le meilleur et pour le pire, car l’artiste n’est pas du genre facile à vivre. « Le coup de foudre fut pour lui, explique l’auteure, je me laissais porter par le flot, passive et ravie à la fois. » Or le beau gosse (c’était avant que son dealer ne lui fasse « arranger » le portrait), non content d’être le jouet de ses addictions, est aussi marié à une femme au naturel jaloux et colérique. Résultat : l’épouse cocufiée saisit un revolver et met en joue l’objet de son courroux. « J’ai dû sourire bêtement, me disant qu’elle ne tirerait pas », confie Liliane.

Coup de chance, ce bluff paie. Et la voilà bientôt partie autour du monde, au bras de son musicien favori, qui l’honore entre deux « fix », sans trop desserrer sa mâchoire carrée. « On ne se connaissait guère, confesse-t-elle dans son autobiographie. On faisait beaucoup l’amour, mais sans complicité. »


Leur histoire se terminera avant que la drogue n’abrège le fulgurant parcours de Chet. Mais ce n’est pas vraiment un hasard si Liliane a pu partager le lit autant que les habitudes de cet homme aussi talentueux qu’esclave de ses addictions. La comédienne reconnaît sans fausse pudeur avoir visité tous les paradis artificiels. Cannabis, amphétamines, cocaïne, héroïne, LSD, elle aura fait le tour du sujet, jouant avec sa santé. Comme ce jour où elle a partagé une seringue remplie d’une drogue mélangée à l’eau de la cuvette des toilettes. Mais Liliane passe encore entre les gouttes, et ne regrette guère ses excès : « Curieuse, j’ai pioché [de tout, ndlr], je n’avais pas peur, personne ne m’en avait jamais parlé. »

Cette inconscience chanceuse la sert aussi dans les années 70, lorsqu’elle rencontre un Yougoslave qui lui plaît, sans pourtant lui inspirer confiance. Au point que Liliane ne le retrouve que dans une chambre d’hôtel. Jamais chez elle. Et pour le coup, son instinct ne l’aura pas trompée. Son amant, Milivog Milosavlsevic deviendra célèbre sous le nom évocateur de « L’étrangleur des parkings ». Celui qui sévissait dans le Xe arrondissement de Paris sera condamné pour le viol et le meurtre de deux femmes. « Si j’avais refusé ses avances, il m’aurait peut-être tuée », conclut-elle, laconique.

Toujours aussi alerte, l’octogénaire vit aujourd’hui son succès dans la série Dix pour cent avec son âme de rescapée, heureuse de sa gloire sans en être dupe. Car sa vie, ce n’est pas du cinéma. C’est pire !

Claude LEBLANC

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