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Lino Ventura : La face cachée d’un géant

Publié le 18 février 2018

Lino Ventura, abandonné par son père alors qu’il était bébé, cherchera toute sa vie 
à laver l’honneur 
de son nom.

Nous sommes en 1953. C’est le premier jour de tournage de Touchez pas au grisai, de Jacques Becker. Alors que tout le monde s’affaire sur le plateau, l’acteur qui interprète le chef de gang Angelo, un jeune inconnu au physique athlétique, demande à voir Jean Gabin, la vedette du film, dans sa loge. On se moque de lui. Qui est-il pour oser déranger la star qu’il ne connaît même pas ?

Mais le nouveau insiste. Jusqu’à ce que Jean Becker, qui œuvre comme stagiaire pour son père, le lui présente. En découvrant Lino Ventura, Gabin ne semble pas surpris. « Ça va ? » lui demande-t-il. « Oui », dit Lino. « Alors à tout à l’heure », répond Jean.

Une amitié venait de naître. Et grâce à Becker junior, une vocation.

En effet, comme le confiera Ventura des années après : « Si je n’avais pas vu Gabin, ce jour-là, je sais que je n’aurais jamais fait de cinéma. » Il faut dire qu’Angiolini Giuseppe Pasquale, son vrai nom, est tout sauf un homme jouant avec ses sentiments. Il est vrai, brut, ne triche jamais. Raison pour laquelle il a toujours refusé les rôles dans lesquels il ne se retrouve pas.
« Je crois pouvoir sans honte serrer la main de tous mes personnages », disait-il.

Pudique, secret, il a toujours veillé avec un soin presque maladif à préserver son intimité. La part intime est d’ailleurs le titre du passionnant documentaire, diffusé sur Arte le 4 février à 22 h 50, que le réalisateur Philippe Kohly consacre à l’immense comédien disparu il y a trente ans. On y retrouve bien sûr l’acteur, dont la présence et la personnalité impressionnaient Gabin ; cet artiste engagé et exigeant, qui faisait réécrire encore et encore les dialogues qui ne lui semblaient pas justes.

Mais on y découvre aussi un homme fragile, assoiffé non pas de reconnaissance comme la plupart de ses confrères, mais de respect. « Je n’ai jamais appelé un garçon “Garçon” de ma vie. Je l’ai toujours appelé “Monsieur”, expliquait-il. Mais il ne faut pas me louper, moi. Sinon, ça peut aller très loin et devenir très dangereux. »

Le respect : la revanche d’un petit garçon qui, durant toute son enfance, en aura manqué. Luisa, sa mère, a 20 ans lorsque, le 14 juillet 1919, elle met Lino au monde. Elle l’élève seule, car Giovanni, le père de son enfant, a déserté le foyer pour tenter sa chance en France. Dans cette Italie dévastée par la guerre, la vie est dure. Luisa fait des ménages, de la couture, n’importe quoi pour pouvoir offrir un toit et de quoi manger à son fils. C’est Clelia, une voisine, qui garde le petit.

En 1927, Giovanni donne enfin de ses nouvelles. Il a une bonne place et attend femme et enfant à Paris. Luisa rassemble ses maigres économies, et tous deux embarquent pour un interminable voyage. Mais gare de Lyon, pas de Giovanni. Seuls, sans un sou et ne parlant pas un mot de français, Luisa et Lino atterrissent à Montreuil, en banlieue est, où vit une importante communauté italienne. Pendant que sa mère s’échine au travail, Lino va à l’école. Il y apprend le français mais aussi le racisme et le mépris. On se moque de son accent, on le surnomme « le macaroni ».

Il encaisse, doit être fort pour sa mère, dont il est le petit homme. Comme elle n’apprend pas la langue de Molière, c’est lui qui fait les courses et s’occupe des démarches. En 1930, ils emménagent dans le IXe arrondissement de Paris, où Luisa a trouvé une place de femme de chambre à l’hôtel Baudin. Depuis deux ans déjà, Lino a déserté l’école et l’aide à arrondir les fins de mois. Il est portier, livreur, mécanicien, vendeur de journaux…

Son bonheur ? Aller au cinéma l’Apollo, où il regarde parfois huit films d’affilée. Comme le lui dira Melville, avec qui il tournera entre autres Le deuxième souffle : « C’est là que tu as appris ton métier. » À force de fréquenter le quartier pas toujours bien famé de Pigalle, Lino aurait pu devenir un voyou s’il n’était pas tombé « du bon côté de la crête ». Ou plutôt du tapis…

À 16 ans, il découvre en effet la lutte gréco-romaine : un combat d’homme à homme qui lui plaît. Et très vite, il enchaîne les victoires. Le jour de ses 19 ans, au bal du 14 juillet, il danse avec Odette, rencontrée à l’agence de voyages où il travaille. Toute sa vie, il restera fidèle à cet unique et grand amour. Devenu acteur, par égard pour elle et la famille qu’ils ont fondée – trois filles et un garçon –, il refusera catégoriquement d’embrasser, pour les besoins d’un rôle, ses partenaires féminines.

Seule Marie Dubois, dans Les grandes gueules, de Robert Enrico, parviendra à lui dérober un baiser auquel il n’aurait jamais consenti sans l’insistance du réalisateur ! Même l’affolante Brigitte Bardot dans Boulevard du rhum le laissera de marbre. Pendant le tournage, il déclinera son invitation à dîner en tête à tête. Pas question de salir son image d’époux et de père respectable…

Cachet faramineux

Mais revenons quelques années en arrière. Lino vient juste d’épouser Odette et n’a pas le temps de savourer son bonheur tout neuf : la guerre bat son plein et il est appelé sous le drapeau italien. Dix-huit mois plus tard, profitant d’une permission à Paris, il déserte. Recherché par la Gestapo, il se réfugie à Baracé, petit village du Maine-et-Loire, caché dans une grange qu’il rachètera plus tard, avec ses cachets de comédien, pour en faire sa maison de campagne.

A la Libération, Lino délaisse la lutte pour le catch, importé en Europe par les Américains. Ses exploits lui valent le surnom de « fusée italienne ». Quand il ne combat pas, il fait du porte-à-porte pour vendre la layette qu’Odette confectionne. Il a 30 ans lorsqu’une blessure à la jambe l’oblige à mettre un terme à sa carrière d’athlète. Il passe alors de l’autre côté du ring et devient entraîneur. C’est par l’intermédiaire d’un ami qu’il rencontre Jacques Becker. Ce dernier, séduit par sa prestance, lui propose de faire un essai. Lino refuse d’abord, avant d’accepter de se prêter au jeu. Il crève l’écran. Becker, prêt à tout pour l’avoir, accepte le cachet faramineux – 1 million d’anciens francs – exigé par Ventura, qui se fiche pas mal d’être acteur…

Avec Gabin, qui le prend sous son aile, il tourne six films, apprend le métier, se fait des amis, avant de décrocher son premier grand rôle, dans Le gorille vous salue bien, de Bernard Borderie. C’est un succès, mais Lino refuse de tourner la suite. Il rêve de jouer dans un de ces grands films noirs qui ont marqué sa jeunesse. Le roman Classe tous risques, de José Giovanni, lui en donne l’occasion. Cet homme traqué, luttant pour survivre, ressemble à l’enfant qu’il était. Lino trouve le producteur, impose un tout jeune réalisateur Claude Sautet, Giovanni comme scénariste, et un petit nouveau pour lui donner la réplique, Jean-Paul Belmondo.

Grandeur d’âme

Enrico, Melville, Lautner, Deray, tous les grands noms du cinéma français se l’arrachent. Ventura les impressionne autant qu’il les fascine. Acteur instinctif, il ne joue que ce qu’il sent. Il veut bien interpréter des truands, à condition qu’ils aient une certaine grandeur d’âme. Il refuse ainsi le rôle de Mesrine, « cette espèce de tueur qui se baladait avec des grenades sur lui ».

Quand il dit oui, en revanche, il donne tout. Au travail, en amour, en amitié, Lino est entier. Le contraire de son père qui, toute sa vie, a fui les responsabilités… Un jour, il reçoit une lettre anonyme lui apprenant le lourd passé de José Giovanni, dont il est très proche. Ce dernier a été un « collabo » durant la guerre et a commis trois meurtres crapuleux qui lui ont valu onze ans de prison. Ventura a alors ce geste incroyable : il va voir Giovanni et déchire la lettre sous ses yeux…

En 1977, la profession lui rend hommage en lui offrant de présider la cérémonie des Césars. C’est à un autre ami, Jean Gabin, disparu un an plus tôt, que Lino dédie la soirée. Il a 57 ans. Avant que son cœur lâche, le 22 octobre 1987, il tournera plus de dix films, dont Garde à vue, Les misérables et La septième cible. On lui a fait d’autres offres, qu’il a toutes déclinées. Il n’aime pas les rôles que lui écrivent les jeunes scénaristes qui « ne connaissent pas la vie ni les hommes. »

« Arriver en haut, c’est pas facile, y rester, tu verras que c’est très difficile », l’avait prévenu Gabin.

Trente ans après sa disparition, cet artiste au grand cœur, fondateur avec Odette de l’association Perce-Neige, œuvrant pour les enfants handicapés, est toujours au sommet, comptant parmi les acteurs préférés des Français…

Lili CHABLIS

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