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Marie-France Pisier : Magnétique et énigmatique...

Publié le 16 mai 2021

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Disparue il y a dix ans, Marie-France Pisier reste une figure emblématique de la nouvelle vague. Féministe, elle a imposé sa sophistication et est demeurée fidèle à ses engagements de jeunesse.

Début 1962, l'hebdomadaire Cinémonde fait paraître une annonce : « François Truffaut cherche une fiancée pour Jean-Pierre Léaud. » Il reçoit un mot d'un journaliste de Nice-Matin accompagné d'une photo de Marie-France Pisier, repérée dans une troupe de théâtre d'amateurs. Il lui fait lire un extrait de Jules et Jim. « Il ne me regardait pas, il ne s'intéressait qu'à ma voix. Il me disait : “Plus vite, plus vite !” », racontera l'actrice à propos de ces essais pour Antoine et Colette, l'un des sketches de L'Amour à 20 ans, pour donner la réplique à Jean-Pierre Léaud, alias Antoine Doinel. Truffaut reste baba devant son aura. En une fraction de seconde, elle rayonne d'un halo magnétique, impose une présence totale et inaccessible grâce à la manière inimitable dont elle use de sa voix. Dès lors, les écrans français ne résistent plus à son ingénuité étudiée, son timbre flûté traversant les registres, sa langueur amusée dans le regard, son jeu subtil et distant qui révèle la profondeur de sa personnalité. Énigmatique, elle échappera au despotisme du star-system et gardera, jusqu'au bout, sa part d'insondable mystère.


Marie-France Pisier voit le jour le 10 mai 1944 à Da Lat, en Indochine française. Son père travaille pour l'administration coloniale au Tonkin, sous protectorat français. Sa mère s'occupe de ses deux filles Marie-France et Évelyne. En 1950, la famille s'agrandit avec la naissance d'un garçon, Gilles, et s'installe à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, où le père est affecté. Son enfance se déroule entre le spectacle des îlots paradisiaques, ses confettis de sable, ses fonds sous-marins, la caresse du soleil et une nature luxuriante bénie des dieux.

En 1953, le couple divorce. Sa mère s'installe à Nice pour élever ses enfants. Marie-France Pisier poursuit des études en droit et de sciences politiques. Parallèlement, elle découvre le théâtre et intègre une troupe amateurs. En 1962, François Truffaut lui met donc le pied à l'étrier pour son film L'Amour à 20 ans. Elle est dans son élément en jeune fille taquine et bien élevée qui éconduit Antoine Doinel. Elle poursuit ses études en attendant de nourrir de plus ardents desseins. Yeux verts de mer chaude, sourire en suspens, silhouette fuselée et sophistiquée, distance toute bourgeoise, elle fait ses gammes dans La Mort d'un tueur, Les Yeux cernés et Le Vampire de Düsseldorf de Robert Hossein. En 1968, alors qu'elle est étudiante à Nanterre, elle retrouve son camarade de jeu Truffaut qui lui propose le rôle de Colette dans Baisers volés.

Dès lors, elle s'oriente franchement vers le cinéma, butine de films d'auteur aux longs-métrages populaires en passant par les séries du petit écran. Elle y impose son charme magnétique et distancié. En 1972, son rôle en dentelle dans le feuilleton Les Gens de Mogador la révèle au grand public. En 1974, elle tourne dans Céline et Julie vont en bateau, de Jacques Rivette, et dans Le Fantôme de la liberté, de Luis Buñuel.

En 1976, la consécration arrive avec le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Cousin, cousine de Jean-Charles Tacchella où elle joue une femme dépressive plongée dans une cure de sommeil. Son succès aux États-Unis lui permet de tenter sa chance à Hollywood (The Other Side of Midnight). Se noue alors un nouveau duo fertile avec André Téchiné, à trois reprises : Souvenirs d'en France en 1975, Barocco, en 1976, où elle joue une prostituée, sans se départir d'une stylisation (elle rafle à nouveau le César de la meilleure actrice dans un second rôle), et Les Sœurs Brontë, en 1979. Dans ce dernier, elle est Charlotte Brontë et, sur le tournage houleux du film, elle apaise les emportements des deux Isabelle (Huppert et Adjani).

Elle scelle ses retrouvailles avec François Truffaut en 1979 pour tourner L'Amour en fuite, puis incarne Coco Chanel dans Chanel solitaire réalisé par George Kaczender, avant de donner la réplique à Jean-Paul Belmondo dans L'As des as en 1982. Elle enchaîne avec Le Prix du danger d'Yves Boisset, L'Ami de Vincent de Pierre Granier-Deferre, Parking de Jacques Demy ou encore La Note bleue d'Andrzej Zulawski.

Dans les années 90, elle joue dans plusieurs téléfilms et séries à succès : Les Marmottes et Les Bœuf-carottes. Au cinéma, elle ralentit la cadence, choisit ses rôles et embrasse l'un de ses plus beaux, celui d'une bourgeoise en mal d'enfant en 1996 dans Marion de Manuel Poirier. En adaptant Le Temps retrouvé, dernier ouvrage de Marcel Proust, Raoul Ruiz relève un défi de taille : créer un langage cinématographique pour traduire les chassés-croisés temporels de l'écrivain. Elle crève l'écran dans le rôle de Madame Verdurin. Pour ses deux passages derrière la caméra, elle se penche sur son histoire familiale : son enfance en Nouvelle-Calédonie (Le Bal du gouverneur, adaptation d'un de ses romans en 1990) et le suicide de ses deux parents (Comme un avion en 2002). Par la suite, elle se tourne vers la jeune génération d'auteurs et joue dans Ordo de Laurence Ferreira Barbosa, Dans Paris de Christophe Honoré ou encore Il reste du jambon ? d'Anne Depétrini.

Marie-France Pisier est aussi une citoyenne engagée, notamment en 1968 (elle est alors la compagne de Daniel Cohn-Bendit). Quelques années plus tard, elle milite activement pour la contraception, puis l'avortement (elle signe le « manifeste des 343 salopes »).

Côté vie privée, elle a été mariée à l'avocat Georges Kiejman de 1973 à 1979. En 1982, elle rencontre Thierry Funck-Brentano avec qui elle a deux enfants : Mathieu, en 1984, et Iris, en 1986. Le couple se marie en 2009.

Le 24 avril 2011, elle est retrouvée morte dans la piscine de sa résidence de Saint-Cyr-sur-Mer. Une fin effroyable aux circonstances alors mystérieuses, éclairée en 2021 par la publication de La Familia grande, où Camille Kouchner accuse son beau-père d'avoir abusé de son frère jumeau…

En 2008, apprenant les accusations d'inceste portées par son neveu envers Olivier Duhamel, la comédienne se bat pour qu'éclate la vérité. « Dès qu'elle a su pour Olivier, Marie-France a parlé à tout le monde, elle voulait lui faire la peau », a expliqué Camille Kouchner. « Je n'ai jamais cru que ma tante se soit suicidée, mais je ne sais pas comment elle est morte. Ma seule certitude, c'est que toute cette histoire l'a tuée », assure Julien Kouchner, frère aîné de la victime, « soulagé » de voir le secret familial rendu public. Selon lui, sa tante avait raconté la vérité « à ceux qui voulaient bien l'entendre », sans que rien ne change.

Dominique PARRAVANO

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