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Maryse Wolinski : “L’absence de Georges m’est insupportable”

Publié le 24 septembre 2015

  Son pull sur le fauteuil, les Post-it tendres qu’il collait partout, sa brosse à dents… Depuis le � massacre � du 7 janvier dernier à “Charlie Hebdo”, la veuve du dessinateur, Maryse Wolinski n’a touché à rien dans leur appartement.Son pull sur le fauteuil, les Post-it tendres qu’il collait partout, sa brosse à dents… Depuis le � massacre � du 7 janvier dernier à “Charlie Hebdo”, la veuve du dessinateur, Maryse Wolinski n’a touché à rien dans leur appartement.

C’est ce qu’on appelle une « pierre d’achoppement » ; c’est-à-dire quelque chose dont on ne parvient jamais à comprendre la nature exacte, ni le pourquoi, ni le comment, et contre quoi on revient sans cesse buter, trébucher, au point que cela finit par devenir une véritable obsession, une hantise.

Dans cette catégorie des événements impensables, les Américains ont eu leur 11 septembre : depuis quatorze ans, ils voient et revoient sans cesse (et le monde entier avec eux) ces deux tours s’embraser sous le choc des avions suicides, puis s’écrouler. Jamais ils ne parviendront à effacer cela de leur mémoire, ni de leurs cauchemars.

Nous, nous avons le 7 janvier 2015. Est-il besoin de rappeler les faits, l’implacable enchaînement de la tragédie ? La rue Nicolas-Appert, 11 h 30, la conférence de rédaction à Charlie Hebdo, les frères Kouachi, leurs fusils d’assaut… et enfin la tuerie. Ensuite, la stupeur face aux noms illustres des morts : Cabu, Wolinski, Charb et les autres. Qui se transforme en colère et devient ce raz-de-marée du dimanche 11 : Je suis Charlie.

Non, inutile d’y revenir, personne n’a oublié. Néanmoins, pour la plupart d’entre nous, la vie a repris ; pas tout à fait identique, mais enfin cela reste la même vie. Pas pour tout le monde, cependant.

La cassure du 7 janvier, pour certains, pour les proches des victimes, cette cassure s’est élargie en précipice, dans lequel toute leur existence d’avant s’est engloutie et dont ils ne parviennent que difficilement à remonter les parois abruptes. Difficilement, et parfois pas du tout.

C’est le déchirant aveu que vient de faire Maryse Wolinski, la semaine dernière, sur RTL, au micro de Marc-Olivier Fogiel. Non seulement les huit mois qui se sont écoulés depuis le 7 janvier n’ont pas aidé la veuve du dessinateur à reprendre le dessus, mais cette rentrée s’annonce pour elle comme l’un des plus douloureux moments depuis la tragique disparition de Georges.

En juin, déjà, la journaliste et écrivain laissait entrevoir son calvaire, dans une interview qu’elle avait accepté de donner à La Parisienne. Voici ce qu’elle y disait : « Ma vie sans lui est difficile. Son regard sur moi, sa protection, nos longs échanges, notre amour me manquent. En quarante-sept ans de vie commune, notre couple s’est construit comme une cathédrale. C’est comme si on m’avait arraché une partie de moi-même. L’absence de Georges m’est insupportable. »

Maryse et Georges Wolinski
Maryse et Georges Wolinski

Insupportable, l’absence de Georges l’est restée ; et la douleur de Maryse, intacte, inentamable. Elle l’a dit, sans fard, à Marc-Olivier Fogiel : « Je suis obligée d’y penser tout le temps, parce que je suis tellement seule, je suis vraiment très seule… Je suis face à ce que j’appelle “la vraie vie”, parce que Georges me protégeait beaucoup, j’avais une vie facile, gaie. Vraiment, j’ai eu beaucoup de chance, pendant quarante-sept ans, et tout d’un coup, je suis confrontée à un tas d’emmerdes, il n’y a pas d’autres mots. C’est dur d’être seule dans mon appartement. Je me souviens qu’un jour je lui ai dit : “Tu vois, quand on est mort, on n’est plus qu’une photo.” Et là, maintenant, je suis entourée de photos, de Post-it : “Je t’aime”, “Je m’inquiète pour toi”… Il s’inquiétait toujours pour moi. Et puis, des petits mots charmants : “Dors bien, ma chérie”… Tous les jours, j’en lis au moins un, je les connais presque par cœur, mais j’aime bien les lire… Il est évident que je ne vais pas continuer ma vie comme ça, il va falloir ranger ces petits mots. Je ne sais pas trop comment, d’ailleurs… »

On imagine sans peine ce que doivent être, pour Maryse Wolinski, tous ces Post-it collés ici et là, autour d’elle : comme si l’esprit du disparu continuait d’être là, auprès d’elle, constamment. Comment voulez-vous tenir votre chagrin à distance, dans ces conditions ? C’est d’autant moins possible que, pour elle, les événements se bousculent en cette rentrée de septembre.

L’inconnu

D’abord, il y a, au théâtre Dejazet, à Paris, la reprise d’une pièce écrite par Georges Wolinski en 1968 – l’année de sa rencontre avec Maryse – accompagnée d’une rétrospective de ses meilleurs dessins. Pour le moment, elle se dit heureuse de cette reprise, qui lui rappelle l’époque bénie du début de leur amour, mais dont le titre résonne étrangement aujourd’hui : Je ne veux pas mourir idiot*.

Mais ensuite ? Comment Maryse va-t-elle vivre ce retour du passé ?

« C’est ça qui est inquiétant, dit-elle, c’est qu’avant j’avais toujours un avenir, avec Georges. Là, l’avenir est quand même de l’inconnu, et l’inconnu me fragilise… Déjà, je ne sais pas du tout où je vais habiter. Il faudra ranger les affaires de Georges, ce que je n’ai pas fait. Je n’ai touché à rien, tout est resté intact dans sa salle de bains, intact dans sa chambre, son pull-over sur le fauteuil… C’est pour ça que j’ai du mal à trouver un appartement, je crois… »

Car tel est le drame qui vient s’ajouter au drame : Maryse a appris dernièrement que le propriétaire de cet appartement où Georges est encore si présent voulait le récupérer afin d’y loger son fils ! Alors, quand elle en aura refermé la porte derrière elle pour la dernière fois, ce sera comme si Georges disparaissait encore un peu plus, puisqu’il n’aura nulle place dans le nouvel endroit où Maryse va devoir aller vivre.

Malgré tout cela, Maryse Wolinski ne se laissera pas sombrer dans le désespoir. Parce que quelque chose la porte vers l’avenir. Dès le lendemain de l’attentat, elle s’est posé des tas de questions à propos de tout ce qui avait rendu possible une si effroyable tuerie. Elle s’est demandé si cette horreur aurait pu être évitée. Elle a décidé de mener une véritable contre-enquête, à propos de toute l’affaire Charlie.

Et Maryse Wolinski en a fait un livre. Un livre qui paraîtra le 7 janvier, évidemment.

* Théâtre Déjazet, jusqu’au 26 septembre, 41 bd du Temple, 75003 Paris. Tél. 01 48 87 52 55.

Pierre-Marie Elstir

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