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Michel Piccoli : Mort dans les bras de sa femme !

Publié le 3 juin 2020

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Michel Piccoli, qui s'est marié à trois reprises, était un grand romantique pudique, marqué par le drame de son enfance, la disparition brutale de son frère aîné…

J'aimerais ne pas mourir », écrivait-il dans son autobiographie J'ai vécu dans mes rêves, parue en 2015 aux éditions Grasset. Il ne suffit hélas pas d'aimer follement la vie pour la garder toujours… Le 12 mai, ce colosse du 7e  art, victime d'une attaque cérébrale, s'est éteint chez lui, dans sa propriété de Saint-Philbert-sur-Risle, dans l'Eure, entouré de son épouse, Ludivine, et de leurs deux enfants, Inord et Missia. Il avait 94 ans. Souhaitant dire adieu dans la plus stricte intimité à l'homme qu'elle aimait, sa famille a tenu son deuil secret durant six jours. Une indiscrétion les a contraints à annoncer lundi dernier la triste nouvelle avant l'inhumation. Une part du secret a toute fois été bien gardée puisqu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, ni la date ni le lieu de l'enterrement n'ont été divulgués…

Mais bien plus encore que la mort, c'est la vieillesse, ce naufrage, que Michel Piccoli redoutait. Il supportait mal de se sentir physiquement et surtout mentalement amoindri : « C'est très difficile. La mémoire se dégrade. Et je suis victime de cette catastrophe pour un acteur », se désolait-il. La catastrophe, l'inoubliable interprète des Choses de la vie l'a connue avant même sa naissance avec le décès de son frère aîné, à l'âge de 3 ans. Le fantôme de ce petit garçon blond, dont la photo trônait sur la cheminée de l'appartement familial, a en effet marqué toute sa vie. À commencer par les relations avec sa mère, qui ne lui a jamais tout à fait pardonné d'avoir pris la place de ce fils chéri. « Je suis né par hasard. Par hasard et par compensation », a ainsi écrit Michel.

C'est à Paris, qu'il voit le jour, le 27 décembre 1925. Son père, Henri, qui a des origines italiennes, est un violoniste de renom. Son épouse, Marcelle, issue d'une grande famille bourgeoise, est pianiste. Elle mène son mari à la baguette, et montre une certaine indifférence pour cet enfant à qui elle ne donnera ni autre frère, ni sœur. Il lui arrive aussi de piquer des colères noires après lui. Comme l'a confié Juliette Gréco, qui a été la compagne de Michel : « Je l'ai vue l'engueuler comme s'il était encore un gamin de 10 ans. »

Est-ce pour se protéger de ces accès de violence verbale ? Le petit garçon parle peu. En revanche, il écoute beaucoup et se réfugie dans les livres et la poésie, l'une de ses passions. À 9 ans, il découvre le théâtre et la puissance de la parole en jouant, à l'école, une adaptation d'un conte d'Andersen. Une révélation. Il sera acteur. Mais la Seconde Guerre mondiale éclate et la famille se réfugie chez des amis en Corrèze. L'adolescent croise des résistants, des Juifs traqués par les nazis, et développe une conscience politique précoce. Un engagement dont il a fait montre tout au long de sa vie, militant notamment contre les partis extrêmes.

Après la Libération, c'est un athlétique et séduisant jeune homme qui revient à Paris, déterminé à accomplir son destin. Il a du talent, de la classe, un regard intense sous des sourcils charbonneux, et un côté énigmatique qui plaît beaucoup. À ceux qui le dirigent ou le mettent en scène, comme à celles à qui il donne la réplique. C'est d'ailleurs sur les planches qu'il fait la connaissance d'Éléonore Hirt, une blonde à la beauté hitchcockienne dont il tombe amoureux. Il l'épouse en 1954 et devient papa d'une petite fille, Anne-Cordélia. La carrière de Michel s'envole, plus vite que celle d'Éléonore. Au fil des tournages, le couple s'éloigne et finit par se séparer…

Et puis, un beau soir de 1966, le comédien est invité à un dîner de gala. Il est assis à côté d'une magnifique et piquante brune qu'il connaît sans l'avoir jamais croisée : Juliette Gréco. Le coup de foudre est réciproque. Ils se marient, dans le plus grand secret, le 12 décembre avant de partir pour l'URSS où l'égérie de Saint-Germain-des-Prés fait une grande tournée. Pendant sept ans, ils vivront l'amour fou, formant un couple légendaire, alliance mythique du cinéma et de la chanson. Dans une interview accordée à L'Express en 2000, le comédien évoquait la fascination que Gréco exerçait sur lui : « Juliette est une femme d'exception. […] En plus, c'est une grande séductrice, au sens le plus noble du terme… Quand on séduit une grande séductrice, ça vous donne une aura extraordinaire. » Pourtant, si épris soit-il, il ne parvient pas à se débarrasser de cette carapace qu'il s'est construit gamin. « Il est difficile de pénétrer l'esprit de Michel. Il y a chez lui une énigme que je n'ai jamais réussi à percer », avait ainsi confié la chanteuse. Alors, un jour, elle le quitte, sans sommation, comme l'a raconté l'acteur : « Elle m'a dit “Va-t'en.” Presque de cette façon. Ça a été douloureux, de mon côté en tout cas. »

En 1978, il se remarie avec la scénariste Ludivine Clerc. Pour le meilleur et pour la vie cette fois. Comme l'expliquait son grand ami, Gilles Jacob, l'ancien président du Festival de Cannes : « Ils ont fait plusieurs films ensemble. Discrète et solide, elle l'épaule depuis leur rencontre. » Le couple a également adopté deux enfants d'origine polonaise, Inord et Missia.

Le grand regret de Michel Piccoli ? La rupture avec sa fille aînée, Anne-Cordélia qu'il n'a, hélas, pas eu le plaisir de revoir avant de mourir. « Il n'est pas facile d'en parler car nous sommes froissés et j'ignore ce qu'elle devient. Nous ne nous sommes pas revus depuis longtemps, je sais seulement qu'elle a eu trois enfants », confiait ce père blessé.

Libre penseur, homme intègre, d'une discrétion extrême (il fuyait littéralement les photographes !), Michel Piccoli a réussi l'improbable pari de rester, sa vie durant, fidèle à lui-même et à ses engagements. Un acteur inimitable, un grand monsieur et un homme simple, qui, toujours selon Gilles Jacob « préférait converser, partager un repas ou un baiser, que des honneurs »…

Lili CHABLIS

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