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Miles Davis : Première star bien embouchée !

Publié le 16 octobre 2021

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Disparu il y a trente ans, ce trompettiste de hautes envolées, au son inimitable, repoussa les limites du jazz dont il ouvrit l'horizon et révéla de grands musiciens en herbe.

On peut aborder Miles Davis par n'importe quel bout. L'attaquer avec délectation par ses raretés, le butiner à l'envi, commencer par la fin ou se laisser embarquer dans ses entrelacs mélodiques qui courent sur cinq décennies. Toujours est-il que lorsque l'on se penche sur la carrière de ce trompettiste au talent inégalé, ce sont les oreilles qui en redemandent. Prodige de la non-virtuosité, expert du silence – « la véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu'encadrer ce silence », disait-il –, de la note fantôme, du dérapage et de la brisure comme marques stylistiques, Miles Davis a réussi à se départir de tout étiquetage tout en offrant un son qui a su épouser les évolutions musicales de son temps. Son talent fut de réinventer les formes du jazz, de concilier succès commercial, expérimentation et exigence musicales. Tout à la fois précurseur et populaire, il fut l'un des rares musiciens de jazz à devenir une star internationale.


Miles Dewey Davis III naît le 26 mai 1926 à Alton, sur les bords du Mississippi. Il grandit à East St. Louis dans l'aisance, entre un père chirurgien-dentiste qui lui inculque la fierté raciale et une mère mélomane qui vante l'intégration à la société blanche. À l'âge de treize ans, il embouche la trompette.

D'abord influencé par les musiciens de St. Louis, qui ont développé une école de son instrument, il est vite charmé par le be-bop dont il rencontre les chefs de file de passage à St. Louis : le trompettiste Dizzy Gillespie et le saxophoniste Charlie Parker. Dès lors, il n'a qu'une idée en tête : rejoindre New York. Étudiant à la prestigieuse Juilliard School of Music, il devient le trompettiste fétiche de Charlie Parker en 1945. Écumant les clubs de la 52e Rue, il enregistre ses premiers disques et, par sa sonorité singulière, s'affirme comme un des musiciens les plus avant-gardistes.

Lassé par le quintet de Charlie Parker, Miles Davis le quitte en 1948 et crée, avec les arrangeurs Gerry Mulligan et Gil Evans, une formation de neuf musiciens. Leurs enregistrements divorcent avec le style frénétique du be-bop, en accordant la primauté à un jeu plus en retenue. L'album Birth of the Cool suscitera les ferveurs. Les musiciens ouvrent la voie au jazz blanc cool qui fera école en Californie sous le nom de West Coast Jazz. En 1949, sa musique est encensée au Festival international de jazz de Paris. À son retour, après une idylle avortée avec Juliette Gréco et en proie au mal-être, il sombre dans la drogue, mais poursuit sa carrière.

Prêtant le flanc aux critiques du cool jazz perçu comme insipide et blanc, Miles revient au be-bop et aux racines du jazz noir en se tournant vers le blues. Il fédère autour de lui la jeune lignée du hard bop émergente parmi laquelle figurent le vibraphoniste Milt Jackson, les saxophonistes Sonny Rollins et Jackie McLean, les pianistes Thelonious Monk et Horace Silver, et le batteur Art Blakey. À leurs côtés, Miles enregistre pour les compagnies Prestige et Blue Note. Sa sonorité sublimée par la sourdine Harmon lui permet de ciseler son style.

Après qu'il a fait tant d'étincelles au Newport Jazz Festival, Columbia Records le prend sous contrat. Il forme un quintet dont fait partie John Coltrane qui devient la sensation du moment. Miles épure son style, gomme tout excès de virtuosité des trompettistes de l'époque et développe une approche modale de l'improvisation qui donne naissance en 1959 à Kind of Blue. Ce disque représente une révolution dans le contexte be-bop de l'époque (il demeure l'album le plus vendu de l'histoire du jazz).

Parallèlement, il enregistre des albums orchestraux avec le pianiste, arrangeur et chef d'orchestre Gil Evans, dans lesquels figurent Porgy and Bess de Gershwin et le Concierto de Aranjuez de Joaquim Rodrigo.

En 1957, à Paris, il grave en une nuit la musique du film Ascenseur pour l'échafaud. Le trompettiste a l'intuition d'explorer la piste modale. Un intérêt pour les modes qui ne va plus le lâcher comme une issue aux hermétismes harmoniques du bop. Tandis que ses musiciens le quittent pour mener une carrière solo, il fédère autour de lui une génération talentueuse d'instrumentistes. Le pianiste Herbie Hancock, le batteur Tony Williams, le contrebassiste Ron Carter et le saxophoniste Wayne Shorter le rejoignent pour inventer un jazz libre (la controlled freedom) se distinguant du free jazz qui prend alors son essor.

En 1968, face à l'omniprésence du rock, Miles Davis introduit les rythmiques du genre à sa musique, intègre des instruments électriques et branche sa trompette. C'est le temps des albums concepts aux illustrations psychédéliques. Bitches Brew marque une césure avec un jazz jusque-là acoustique. Miles se met à écumer les salles de rock. C'est devenu une antienne : au début des années 1970, il administre au jazz une cure de jouvence en glissant du rock au funk. Soucieux de toucher le public afro-américain, il veut recréer le son de la rue. C'est ainsi que naît le disque On the Corner. Il branche une pédale wha-wha sur son instrument et fait appel à l'orgue électrique.

Après quelques années de silence, il ouvre son répertoire aux tubes qu'il transforme en standards en les transposant dans sa musique. En 1986, l'album Tutu, conçu avec Marcus Miller, lui offre un succès planétaire. Nostalgique, en 1991, il rejoue les partitions des années 1950 de Gil Evans, disparu trois ans plus tôt. Le 28 septembre 1991, l'homme en mouvement perpétuel se fige dans l'éternité à Santa Monica des suites d'une pneumonie.

Ce mois de mai 1949, Juliette Gréco a 22 ans. Sartre et Kosma n'ont pas encore fait d'elle une chanteuse. Miles, qui a le même âge, est à l'affiche du Festival international de jazz. Boris Vian, critique musical, assiste à la répétition. Michèle Vian, son épouse, présente Gréco à Davis. C'est le coup de foudre. « Je le voyais de profil : un dieu égyptien », dira-t-elle. Miles oublie qu'il a laissé femme et enfants en Amérique. « La musique avait été toute ma vie jusqu'à Juliette Gréco […]. Elle m'a appris ce que c'était que d'aimer quelqu'un d'autre que la musique », écrira-t-il. Mais plus encore, Miles Davis découvre la liberté d'aimer hors du carcan de son époque. Trois ans plus tard, la « fillette » Gréco est une femme qui chante.

Dominique PARRAVANO

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