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Nana Mouskouri : "Mais qu'est-ce c'est que ces lunettes !"

Publié le 18 octobre 2013

La chanteuse aux trois cents millions de disques a toujours été fidèle à elle-même. Et pourtant Nana Mouskouri  a dû batailler pour imposer son style et sa voix d'or.La chanteuse aux trois cents millions de disques a toujours été fidèle à elle-même. Et pourtant Nana Mouskouri  a dû batailler pour imposer son style et sa voix d'or.

Une voix d'or, des yeux de velours cachés derrière les verres épais de ses lunettes... Ces indices suffisent à vous faire deviner le nom de l'une des plus grandes chanteuses qui soit, Nana Mouskouri.

Aujourd'hui, alors que paraît son autobiographie, Itinéraire intime, aux éditions du Cherche midi, nous avons eu envie de nous pencher sur son destin hors du commun, et de rencontrer un peu mieux la « vraie » Nana, de la petite fille née en 1934 en Crète, jusqu'à la députée européenne, en passant par l'adolescente fragile.

Un chemin vertigineux, qui nous permet d'apprécier encore plus cette formidable et généreuse artiste.

->Voir aussi - Nana Mouskouri : "C'est un lâche !"

L'enfance

Sa jeunesse est nourrie d'images. Celles de sa Crète natale, avec ses fleurs de jasmin et ses roses, mais surtout celles que son père, projectionniste, envoie sur un grand écran. La petite fille se prend pour Judy Garland, Marlene Dietrich ou Ingrid Bergman, en montant sur la petite scène du cinéma. Déjà, l'enfant perçoit cette place comme étant « son refuge, son espoir, son rêve ». Elle le sent depuis toujours, et le découvre quand elle entonne des airs de son pays, à la fin des repas : son désir, c'est de chanter. Plus encore, c'est une nécessité.

Mais ce rêve est plutôt destiné à sa sœur, Jenny, qui, comme Nana l'écrit, « avait la voix pour ». Pour gagner sa vie. Car, avec l'occupation des nazis, puis la guerre civile, le pays est exsangue, et la famille Mouskouri a besoin que chacun travaille pour survivre. Autre bon point pour Jenny : elle est jolie, fine quand Nana a tendance à être ronde. Un problème qui la poursuivra toute sa vie, et contre lequel elle devra se battre, pour ne pas ressentir trop vivement les rougeurs de l'humiliation. Il faudra toute l'attention et l'amour de sa sœur, qui comprend à quel point la passion de Nana lui est essentielle, pour que le miracle se produise : d'elle-même, Jenny se retire, et laisse la place de chanteuse à sa cadette... Un cadeau si précieux !

Le plus dur reste à faire : apprendre la musique. Pour ce faire, Nana étudie au Conservatoire. Mais, en douce, la petite fille écoute des chanteurs qui n'ont rien à voir avec ce qu'elle apprend à l'école. Grâce à un petit transistor que lui a fabriqué son père, elle a découvert le jazz et le rock, la voix magique d'Elvis Presley. Une grave faute de goût, selon ses professeurs... « À cette époque, seules les études classiques de musique étaient respectables », explique-t-elle.

De fait, ses parents refusent qu'elle se produise dans les clubs d'Athènes. Pour eux, elle n'a qu'une solution : intégrer le chœur de l'opéra. Pourtant, un jour, après huit ans d'études très sérieuses, avec un groupe d'amis, Nana passe à la radio pour chanter du jazz ! Son professeur du conservatoire l'apprend, et lui interdit de se présenter aux examens ! C'est la fin d'un rêve...

Mais l'artiste est forte. Rien ni personne ne la privera de sa passion : elle parvient à gagner sa vie en chantant dans un club. Puis, de rencontres en rencontres, elle deviendra la star qu'elle est aujourd'hui.

Pour y arriver, il lui faut batailler : son poids, qui est toujours un problème, la poursuit. Et puis, il y a son prénom : Nana. En grec, pas de problème. Mais en français, il désigne plutôt une fille légère, qui n'a pas bonne réputation. Finalement, ceux qui l'entourent décideront de laisser la chanteuse tranquille avec ça. Car pour eux, il y a bien plus grave : son poids, encore et toujours, et surtout ses lunettes !

On la traite de « maîtresse d'école », pensant la blesser pour la faire réagir. Mais Nana va tenir bon : myope et astigmate, elle ne peut pas s'en passer. Elle va donc subir les pires reproches, et même des insultes sans jamais lâcher : elle sera la première chanteuse à lunettes à se présenter au festival d'Athènes ! Et elle dit qu'il aura fallu quinze ans avant que le « métier » accepte ses lunettes.

Cerise sur le gâteau, un soir, elle échange quelques mots avec Maria Callas, venue avec Onassis l'entendre chanter. Nana lui raconte ses déboires avec le conservatoire. Et la diva lui répond : « Il vaut mieux être une très bonne chanteuse populaire qu'une mauvaise cantatrice. Il n'y a pas de place pour le racisme dans la musique. » Nana, qui était déjà très forte, est, après ces paroles, devenue invincible.

La politique

L'amour est le maître mot de son existence : celui du chant, des gens, de la vie. C'est par amour pour les hommes qu'en 1993, elle accepte de devenir ambassadrice de bonne volonté pour l'Unicef. L'année suivante, un ami lui propose de devenir députée au Parlement européen. « Tu le feras pour ton pays », lui dit-il. Pas très partante, Nana accepte de réfléchir à la question. Mais, quelques semaines plus tard, elle réalise que son nom se retrouve sur la liste de la Nouvelle Démocratie, un parti politique grec conservateur ! Piégée, elle décide par amour pour sa terre et ses habitants, d'assurer sa nouvelle fonction de député européenne jusqu'en 1999. Mais il lui en a coûté !

Car une femme aussi entière ne pouvait supporter un univers de faux-semblants et de compromissions. « En politique, il faut entrer dans un système, écrit-elle. Et je n'avais pas du tout envie de faire des concessions. » C'est donc avec son cœur qu'elle a accompli sa mission, mettant sa carrière entre parenthèses, assistant avec assiduité aux séances du Parlement de Strasbourg.

Elle s'est donnée, mais préfère de très loin l'univers de la chanson, car « les artistes, comme les athlètes, remettent leur mandat à chaque fois devant le public. Ils n'ont pas de quinquennat ». Généreuse, Nana a décidé, en 2010, de verser l'intégralité de sa retraite d'eurodéputée à l'État grec, par « devoir envers la patrie ».

Ave Maria

Pour Nana, les amis sont sacrés. Ils font partie de sa famille. Parmi eux, l'un comptait peut-être plus que d'autres : Thierry Le Luron. Le 13 novembre 1986, la chanteuse se prépare pour la première de son spectacle à l'Olympia. Elle est certaine que son Thierry y assistera, puisqu'il lui a dit qu'il se sentait mieux. À quelques minutes de son entrée sur scène, on vient lui annoncer la nouvelle : Le Luron est mort. Effondrée, Nana pense qu'elle ne pourra pas se produire ce soir-là. Mais ses proches, Jean-Claude Brialy, Line Renaud et Serge Lama, entre autres, la persuadent d'avoir la force de chanter pour son ami.

Ce qu'elle fait, expliquant à son public, lui aussi anéanti, que c'est pour lui qu'elle chante. « J'ai terminé ce tour de chant avec l'Ave Maria de Schubert, écrit-elle, ce fut une soirée émouvante pour tous. Puis j'ai rejoint la loge en larmes. »

Chagrin

Mais l'artiste n'est pas au bout de ses peines ! Car ses amis, qui l'ont suppliée de chanter pour Thierry, lui demandent maintenant de chanter à nouveau l'Ave Maria pour ses funérailles, qui ont lieu le lendemain, à l'église de la Madeleine ! Une nouvelle fois, elle va s'exécuter, épuisée de chagrin, « Les notes sortant comme des sanglots ».

Jamais deux sans trois, en janvier 1995, alors qu'elle achève une tournée aux États-Unis, Line Renaud demande à Nana Mouskouri de chanter pour l'enterrement de Loulou Gasté, son époux aimé, disparu le 8 du mois. Une nouvelle fois, bouleversée, Nana donnera donc le fameux Ave Maria, à la mémoire du mari de Line. La cérémonie achevée, Jean-Claude Brialy lui a promis qu'il écrirait dans son testament qu'à sa mort, il ne lui demanderait pas de chanter la mélodie de Schubert !

Laurence Paris

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