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Patrick Dewaere : Un acteur haut en douleurs

Publié le 4 août 2022

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Disparu il y a quarante ans, ce comédien d'instinct, écorché vif au romantisme aussi noir que séduisant, a porté son art au plus haut degré d'incandescence et de vérité. Son intensité de jeu brûlait les planches et crevait l'écran.

“Il y a des mecs, ils ont tellement peur de la mort qu'ils finissent par se faire sauter le caisson. » Cette réplique de Patrick Dewaere dans Lily aime-moi, sorti en 1975, prend, le 16 juillet 1982, une funeste résonance. Car c'est un geste de cinéma que l'acteur effectue alors pour commettre l'irréparable. Un coup de carabine, et le film de sa vie s'achève à 35 ans. « Le pauvre mec est mort à 35 ans. 35 ans ! Tu te rends compte de la perte… », disait-t-il aussi, comme une épitaphe prémonitoire, dans Préparez vos mouchoirs, en 1978.


Et, tout le monde les sort, les mouchoirs, à l'annonce du décès prématuré de ce comédien qui porta sa vocation au seuil du masochisme. Calciné de l'intérieur, cet acteur au jeu vibrant d'humanité donnait tout avec une urgence absolue.

Alors, à 35 ans, quelles souffrances ce condamné à perplexité a-t-il voulu faire taire ? Celles, brûlantes, d'une enfance dont on a dit qu'elle fut souillée ? Celles, électriques, de sa vie sentimentale zébrée par les blessures ? Celles, amères, d'une carrière bâtie à la fois contre et dans un système dans lequel il se sentait mal aimé ? Autant de questions qui restent sans réponse…

Enfant naturel du sérail

Patrick Bourdeaux, de son vrai nom, naît le 26 janvier 1947 à Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor). Il est le fils de l'actrice Mado Maurin et grandit dans une fratrie de saltimbanques, « les petits Maurin » : sa mère a eu deux fils d'un premier lit, puis trois autres enfants après lui. Il pousse dans les velours rouges des coulisses pendant que sa mère est sur scène. À 3 ans, il monte sur les planches avec elle dans la pièce Primerose. À 4 ans, il apparaît pour la première fois sur grand écran, sous le nom de Patrick Maurin, dans Monsieur Fabre, en compagnie de ses frères aînés. À 10 ans, il est dirigé par Clouzot, puis par Gene Kelly. Il enchaîne les pièces au théâtre, les films au cinéma, les fictions à la télévision… Après trois échecs au bac, il se rend à l'évidence de sa vocation de comédien et, tout naturellement, s'inscrit aux cours de théâtre de Raymond Girard afin de préparer l'entrée au Conservatoire. Il y est recalé.

Les peines de cœur ont fini par engloutir ce grand sensible.

À 17 ans, au moment de son passage à l'âge adulte, il apprend que Pierre-Marie Bourdeaux n'est pas son père biologique, mais qu'il est le fils naturel du chef d'orchestre Michel Têtard, qui a refusé de le reconnaître… Le choc. Il choisit alors le pseudonyme Dewaere, du nom de son arrière-grand-mère maternelle. En 1966, il est figurant dans Paris brûle-t-il ?, puis il éblouit, à la télévision, dans Jean de la Tour Miracle. Pendant les soubresauts de Mai-1968, il rencontre la comédienne et réalisatrice Sotha, qu'il épouse et avec laquelle il participe à la troupe du Café de la Gare. Il y fraie avec Miou-Miou, Gérard Depardieu, Coluche… Démolissant joyeusement l'ordre bourgeois, ils incarnent une nouvelle jeunesse, décravatée, assoiffée de liberté.

Des rôles quasi-miroir

Bertrand Blier les repère. En 1974, Dewaere forme avec Depardieu et Miou-Miou, dont il est tombé fou amoureux, le trio des Valseuses. Ce film bourrasque sur la cavale d'un duo de zonards amoraux périme toutes les conventions de jeu et les codes du bon goût cinématographique ! Le talent et la force sauvage de Dewaere irradient, et son personnage, paniqué par les mystères du plaisir féminin, fait vibrer toute une génération. Le film, qui emballe les spectateurs et les critiques, le propulse au firmament. On s'arrache ce nouveau réaliste qui incarne des personnages qui débordent de sa violence, de sa fragilité, de son désespoir, de sa rage d'aimer.

Désormais, son talent se fixe sur pellicule en la compagnie des plus grands. En 1976, dans La Meilleure Façon de marcher, le premier film de Claude Miller, il livre une composition renversante en moniteur de colonie cynique qui choisit l'agressivité pour refouler le trouble produit par l'homosexualité supposée d'un de ses collègues. Lasse de leur relation par trop passionnelle, Miou-Miou, après avoir donné naissance à leur petite Angèle, le 13 août 1974, le quitte pour le chanteur Julien Clerc (qui adoptera l'enfant des années plus tard). Dewaere, lui, racle le fond de son être. Son mal de vivre éclabousse l'écran dans F comme Fairbanks, en chômeur blessé… Il porte haut son autodestruction, devient encombrant, joue des poings face à Yves Boisset sur le tournage du Juge Fayard.

Une expressivité dramatique

D'abord inoubliable footballeur cabochard dans Coup de tête, en 1979, il se hisse ensuite au sommet de son art dans Série noire, avec tout le génie de son hystérie rebelle, en représentant de commerce vulnérable. Un rôle d'antihéros taillé pour sa démesure. Il ne fabrique pas la folie du désespoir, il la vit, la puise dans ses démons. Il est d'autant plus meurtri de ne pas recevoir de prix au Festival de Cannes ni aux César. Il divorce de Sotha à temps pour accueillir une petite Lola, le 4 décembre, avec sa nouvelle compagne, Elsa.

En 1980, il est Un mauvais fils d'une exceptionnelle intensité pour Sautet. Puis, il fait les choux gras des gazettes pour avoir frappé un journaliste qui avait trahi sa promesse de ne pas dévoiler son prochain mariage et des photos d'Elsa. Les médias lui font payer cher. L'année suivante, il campe un compositeur sans avenir dans le subversif Beau-Père, tandis que son interprétation dans le mélodrame froid Hôtel des Amériques, avec Catherine Deneuve, est de la dentelle de Calais !

Son rôle d'un reporter s'attaquant au monde de la politique dans Mille milliards de dollars est un nouveau succès en 1982. Mais Elsa le quitte… Un mois après son suicide, on le voit encore servant avec ferveur un rôle de dépressif dans Paradis pour tous. Car, le 16 juillet 1982, alors qu'il a commencé à répéter avec Claude Lelouch ses scènes de boxe pour incarner Marcel Cerdan dans le film Édith et Marcel, Patrick Dewaere met fin à ses jours dans sa maison du XIVe arrondissement de Paris. Un ultime geste de détresse qui consacre la légende de celui qui confiait : « Je ne serai jamais vieux ».

Dominique PARRAVANO

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