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Paul Amar : "J'ai échappé de peu à la mort !"

Publié le 21 août 2020

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Retraité du petit écran à 70 ans, le célèbre journaliste Paul Amar se livre comme jamais. Interview exclusive à son image, c’est-à-dire sans langue de bois…

Correspondant de guerre pour France Inter au Cambodge puis aux États-Unis, grand reporter pour Antenne 2, présentateur du 19/20 sur FR3, du JT de 20 heures sur France 2, sans oublier 20 h Paris Première, Le Monde de Léa… et i24News, dont il était le directeur de l’information jusqu’en 2017 : Paul Amar n’a plus rien à prouver ! Même s’il s’est absenté des écrans, personne ne peut oublier son visage, ses interviews avec les plus grandes personnalités politiques, et encore moins le fameux épisode des gants de boxe avec Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie ! Alors qu’il a toujours été très discret sur sa vie privée, il a accepté de se livrer en toute intimité. Interview exclusive.

France Dimanche : Vous êtes né en 1950 à Constantine, en Algérie. Dans votre livre Blessures (éd. Taillandier, 2014), vous racontez votre enfance là-bas. Vous souvenez-vous du jour où la guerre d’Algérie a commencé ?

Paul Amar : Oui, elle a démarré en 1954 de façon absolument tragique lorsque des membres du FLN [Front de libération nationale, ndlr] ont arrêté un bus dans une province algérienne et ont égorgé plusieurs personnes. Je n’avais que 4 ans. Et jusqu’à mes 11 ans, je n’ai connu que la guerre, les bombes, les manifestations et les attentats. J’ai moi-même été blessé au cours d’un attentat où j’ai failli mourir.


FD : Racontez-nous…

PA : Cela s’est produit en bas de chez moi. Ils avaient placé la bombe entre deux boutiques de bonbons auxquelles je m’approvisionnais, et, bizarrement, ce jour-là, elles étaient fermées ! Je jouais aux billes avec un copain devant l’école. Mon dos était criblé d’éclats et ruisselait de sang. J’ai échappé de peu à la mort… Je garde donc de l’Algérie un souvenir heureux en famille et, en même temps, un souvenir extrêmement malheureux dans la rue et sur le chemin de l’école. Mais avec le recul, je me rends compte que, curieusement, j’ai été moins traumatisé par cet attentat où j’ai été blessé que par un autre événement : le jour où Cheikh Raymond a été assassiné par des terroristes.

FD : Pourquoi cet événement vous a-t-il autant marqué ?

PA : Mon père m’avait envoyé acheter du pain et du vin à place Négrier et j’ai vu un homme se faire abattre de deux balles et s’écrouler sous mes yeux alors que j’étais à cinq mètres de lui. Je n’avais que 10 ans mais j’ai tout de suite compris la gravité de cet acte. En voyant accourir mon cousin, Gaston Ghrenassia [le futur Enrico Macias, ndlr] et son frère Jean-Claude, et en les entendant hurler de douleur, j’ai compris encore davantage ce qu’il se passait… Cheikh Raymond était une légende et un homme de paix. Né d’une mère chrétienne, élevé par une famille juive et chantant en arabe, il était le symbole même de la fraternité et de la paix. Son meurtre a été un évènement déclencheur : de nombreuses familles juives de Constantine et d’ailleurs ont alors décidé de quitter l’Algérie.

FD : C’est ce qui a poussé vos propres parents à partir ?

PA : Oui entre autres. Mon père était fonctionnaire à la SNCF, nous n’avions pas réellement de biens. Nous sommes partis le 11 juillet 1961 avec trois valises en train à Alger, puis en bateau pour Marseille. Je n’avais que 11 ans, mais le souvenir un peu diffus qui me reste c’est un soulagement parce qu’on quittait un champ de mort et de haine. Je me rappelle avoir demandé à mon père : « Pourquoi ne pas aller en Israël ? » Il m’avait alors répondu : « Écoute, ce n’est pas le moment, d’une part, tu as failli mourir, j’ai failli perdre mon fils, et, d’autre part, il ne me reste plus qu’un frère à Lyon. » Nous sommes donc partis vivre là-bas où j’ai effectué toute ma scolarité.

FD : À 18 ans, vous allez à Paris, puis obtenez votre diplôme de journaliste, en 1971…

PA : Oui, c’était une grande fierté pour moi et mes parents même si, au départ, ma mère n’était pas spécialement enthousiaste. Pour elle, réussir dans la vie, c’était devenir avocat ou médecin ! En revanche, mon papa était très fier et, pour moi, c’était un rêve d’adolescent qui se réalisait. L’histoire me passionnait, et si on vous donne l’occasion de l’observer, de pouvoir la raconter et, en plus, d’être payé pour cela, c’est juste magnifique !

FD : Vous souvenez-vous de votre premier 20 heures sur France 2 en 1992 ?

PA : Je m’en souviens de manière précise, familiale et douloureuse… Pour le coup, je vais vous dire quelque chose de très personnel et intime. J’ai perdu ma grande sœur quelques jours avant de présenter mon premier JT de 20 heures. J’ai appelé le président de France Télévisions pour l’informer de mon absence et il m’a dit : « Mais vous me placez dans une situation très délicate, on a communiqué sur vous ! » Je lui ai répondu que j’avais besoin de sept jours de deuil pour prier à la mémoire de ma sœur et il a fini par comprendre.

FD : Vous devez aussi vous rappeler de la scène culte avec Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie, que vous receviez en plateau lors des élections européennes de 1994…

PA : Je présentais le JT de 20 heures et Jean-Pierre Elkabbach venait d’être nommé président de France Télévisions. On avait eu un président formidable, Hervé Bourges, qui nous laissait travailler et, tout à coup, on s’est retrouvé avec quelqu’un qui nous imposait ses décisions et, surtout, qui nous imposait de recevoir des ministres… Elkabbach connaissait ma sentiment vis-à-vis de Jean-Marie Le Pen dont il était très proche et qu’il invitait souvent sur Europe 1. Ce que les téléspectateurs ignorent, c’est que ce 1er juin 1994 il m’avait imposé de présenter ce débat. J’avais refusé et démissionné dans la matinée. Mais l’après-midi, toute la rédaction s’était réunie et m’avait supplié de rester. Ce que j’ai fait, un peu contre mon gré. En outre, un copain du ministère de l’Intérieur m’avait dit que Le Pen et Tapie risquaient d’en venir aux mains. Ils n’avaient pas une popularité très forte à ce moment-là et comptaient sur ce débat pour réexister politiquement. J’ai donc sorti les gants de boxe pour leur rappeler les règles de l’art ! C’était une façon de leur dire : ne vous donnez pas de coups bas ! Je reconnais les avoir déstabilisés, mais cela m’a permis de maîtriser le débat qui, du coup, s’est déroulé de façon très pacifique !

FD : En 2011, vous vous êtes rendu à l’ancien camp de concentration d’Auschwitz avec l’association Projet Aladin. Comment avezvous vécu cette visite ?

PA : Il y avait toute une délégation de personnalités politiques, religieuses, intellectuelles et universitaires et, c’est simple, tout au long de la journée, je n’ai pas dit un mot. Je n’ai pas pu. Il faisait un froid glacial, qui ajoutait à la douleur, mais, bien que je sois extrêmement frileux, je ne me donnais pas le droit de me plaindre. Certains évoquaient ce froid, moi je me disais : « De quoi se plaindraient ceux qui étaient dans ces camps et qui ne sont plus là aujourd’hui ? » Je me suis retrouvé dans l’incapacité de parler tout au long de la journée et durant les trois jours qui ont suivi ce voyage...

FD : Que faites-vous depuis que vous avez quitté i24 News ?

PA : J’anime des conférences sur Zoom [un logiciel de visioconférences par Internet, ndlr] organisées, entre autres, par le Collège académique de Netanya et l’Espace francophone d’Israël. J’y ai interviewé Franz-Olivier Giesbert, Alexandre Adler, Manuel Valls, Éric Danon, l’ambassadeur de France en Israël…

FD : Qu’est-ce qui ferait votre plus grand bonheur aujourd’hui ?

PA : Je serai heureux lorsque les deux pays que j’aime seront en paix : la France avec elle-même et Israël avec ses voisins. Le jour où il y aura la paix au Proche-Orient, je serai sans doute l’homme le plus heureux du monde ! Et si je suis attaché à ce point à la paix, c’est parce que j’ai connu la guerre et je sais ce qu’elle représente en termes de douleurs pour toutes les familles…

Vanessa ATTALI

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