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Philippe Léotard : Une vie à vif !

Publié le 12 septembre 2021

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Avec sa gueule cabossée dévorée par des yeux ciel de traîne, le comédien-chanteur, disparu il y a vingt ans, a porté haut ses dérives et demeure ancré dans nos mémoires.

C'est l'histoire d'un mec qui a pris de l'âge sans être adulte, trop abîmé pour paraître jeune, trop ardent pour être vieux. Au repos, il semblait grave et, soudain, le temps d'un éclat de sa voix rocailleuse, c'était la malice même ! Tout le monde s'accorde à dire qu'il était autant attachant qu'ingérable. Mais aussi : insaisissable, généreux, drôle… Et souvent plus disponible aux heures pâles de la nuit.


Avec sa gueule chiffonnée en sautoir et son regard circonflexe d'une indicible douceur quand se dissipaient les brumes d'alcool, Philippe Léotard taquinait tous les arts avec talent et possédait un sacré tempérament… ainsi qu'un indéniable don pour l'autodestruction.

Calciné de l'intérieur, ce paumé des petits matins cultive tôt son opposition contre sa famille catholique et puritaine, avec un père strict, conseiller à la Cour des comptes, maire de Fréjus, et une mère corse, autoritaire, débordante d'amour pour son mari au point de négliger ses enfants. Né à Nice le 8 août 1940, Philippe a déjà deux sœurs. Mais si la fratrie va vite s'agrandir avec deux autres fils et des jumelles, le garçon se sent mal-aimé : « Ses caresses étaient des vagues plutôt destinées à papa. On les recevait au passage. Petits larcins de douceur », écrit son frère François, en pensant à leur mère, dans À mon frère qui n'est pas mort, en 2003.

À 9 ans, Philippe est atteint de la maladie de Bouillaud, une crise de rhumatisme articulaire aigu qui le cloue au lit. Il en profite pour dévorer la bibliothèque familiale. Il se rêve alors écrivain. À 18 ans, sur un coup de tête, il s'engage dans la Légion, mais ne reste pas soldat longtemps et renoue avec les livres en passant une licence de lettres modernes.

Il fait alors une rencontre décisive : Ariane Mnouchkine. En 1964, ils fondent ensemble une troupe de théâtre communautaire et populaire qui va devenir le fameux Théâtre du Soleil. Tout en étant professeur de lettres, il joue Les Petits Bourgeois, de Maxime Gorki, Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier, Le Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare… En 1970, il quitte l'enseignement et rejoint le Théâtre national populaire. Si l'acteur dévore la vie, il bascule déjà souvent dans ses démons intérieurs.

Cette même année, François Truffaut le fait débuter au cinéma dans Domicile conjugal, puis dans Les Deux Anglaises et le Continent et Une belle fille comme moi. Sa gueule de desperado et ses yeux de braise l'imposent en solide second rôle : chez Sautet (Max et les ferrailleurs), Boisset (RAS, Le Juge Fayard dit « le Shérif »), Pialat (La Gueule ouverte), Chéreau (Judith Therpauve), Lelouch (Le Chat et la Souris, Le Bon et les Méchants)…

Philippe prend ses rôles au collet et vit ses personnages à la tripe. En 1982, le film La Balance où il joue face à Nathalie Baye – autre découverte de Truffaut dont il est tombé fou amoureux – le consacre du César du meilleur acteur. Il enchaîne avec Tchao Pantin, qui le porte au pinacle aux côtés de Coluche. Autant de succès qui auraient pu l'apaiser. Mais non. Sa rupture avec Nathalie Baye précipite sa descente aux enfers. La mélancolie devient sa compagne.

Il a, plus que jamais, mal à la vie et sème partout ses bitures qui entachent sa réputation. Patrice Chéreau lui offre, début 1983, un beau retour au théâtre dans Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès, avec Michel Piccoli. Le cinéma, orphelin de la disparition de Patrick Dewaere, semble tenir en Philippe le comédien écorché qui pourrait prendre sa suite. En 19841985, il tourne sans relâche : La Pirate, Ni avec toi, ni sans toi, Tangos, l'exil de Gardel, Rouge-Gorge, L'Aube… Un soir de 1986, noir comme les autres, une jeune femme, Emmanuelle, lui tend la main et lui permet, enfin, de mordre à nouveau le bleu du ciel.

Peu à peu, son cinéma se fait plus rare et intimiste. Sur le fil du rasoir, l'écriture semble le sauver de ses maux : il publie Portrait de l'artiste au nez rouge en 1988, Pas un jour sans une ligne en 1992. En 1990, il sort aussi un premier disque, À l'amour comme à la guerre, qui reçoit le grand prix de l'Académie Charles-Cros. Sa voix rauque, désenchantée, tout en cahots émouvants, fait des étincelles sur ses textes poétiques. Sur scène, il empoigne le micro comme une bitte d'amarrage, semblant jouer sa vie dans chacun de ses mots. Sa vie, en effet, il la joue en permanence et il truste la rubrique des faits divers.

En 1994, il sort son deuxième album, un hommage à Léo Ferré. Puis, il est arrêté avec de la cocaïne et écope de dix-huit mois avec sursis… Provocateur, il se déclare « ministre de la défonce » lorsque son frère François devient ministre de la Défense. Suivront ensuite deux autres albums, Je rêve que je dors et, en 2000, Demi-Mots amers sur lequel figure un titre prémonitoire : Verrà la morte. Elle est venue le cueillir le 25 août 2001, des suites d'une insuffisance respiratoire, à la veille de son soixante et unième anniversaire.

En 1972, les deux comédiens se rencontrent sur le tournage du film Faustine et le bel été, réalisé par Nina Companeez. C'est le coup de foudre, mais Philippe Léotard partage alors la vie d'une autre actrice avec qui il a deux enfants… Pour Nathalie, il décide de tout quitter. Ils vivront ensemble une dizaine d'années, mais les vieux démons de l'acteur ternissent vite leur idylle. C'est lorsqu'ils reçoivent tous deux un César, en février 1983, pour le film La Balance, que Philippe Léotard découvre que Nathalie Baye l'a quitté pour Johnny Hallyday. La chute sera fatale pour le comédien.

Côté vie privée, il a été marié avec l'actrice Liliane Caulier avec qui il a eu deux enfants (Frédéric et Lætitia) et qu'il a quittée pour Nathalie Baye. À partir de 1986, Emmanuelle Guilbaud lui redonne goût à la vie, ils ont une fille, Faustine.

Dominique PARRAVANO

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