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Pierre Cardin : Le roi de la démesure !

Publié le 17 janvier 2021

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Le grand couturier Pierre Cardin s'est éteint à l'âge de 98 ans, à l'hôpital américain de Neuilly, le 29 décembre dernier…

Le destin de ce visionnaire, créateur de génie, est à la mesure de son empire : 850 licences, 500 usines, 200 000 personnes employées à travers le monde… « Je suis moi-même mon plus beau succès, se plaisait-il à dire. Je suis un enfant des faubourgs, je suis devenu Pierre Cardin. » Né Pietro Cardini, le 2 juillet 1922, dans une famille de paysans de Vénétie ruinée par la guerre, il s'installe en France avec ses parents, et ne tarde pas à subir les insultes dues à sa condition d'immigré italien.


Ces premiers pas difficiles sur le sol de sa nouvelle patrie, loin de le décourager, lui inculquent le goût de la revanche. Durant l'Occupation, le jeune homme, fort d'une exceptionnelle confiance en lui, apprend d'abord la coupe chez un tailleur de Vichy, puis suit les prédictions d'une voyante qui lui promet un avenir de star en partant pour Paris… Des stars, il va bientôt en côtoyer et se faire très vite un nom parmi elles ! Après les maisons Paquin et Schiaparelli, il est embauché chez Christian Dior comme tailleur, où il travaille d'ailleurs sur la fameuse collection New Look, révélée en 1947.

Parallèlement, il fait la connaissance de Jean Cocteau et de son décorateur Christian Bérard, et crée les costumes et les masques du film La Belle et la Bête. Une incursion dans le showbiz qui ne l'empêche pas de réussir en affaires ! Dans ce domaine, le moins que l'on puisse dire, c'est que cet artiste au regard tourné vers la mode a bien les pieds sur terre. Tandis que ses robes à bulles lui valent ses premiers succès dès 1954, il investit dans l'immobilier, où il s'étend « comme une pieuvre » selon ses propres mots, et se tourne vers le prêt-à-porter. Un sacrilège pour ses pairs qui crient à la trahison !

Mais le couturier sait parfaitement ce qu'il fait et, au sur-mesure, il a préféré la démesure. Cet électron libre qui bouscule l'ordre établi est doté d'un incroyable flair. Il a compris bien avant les autres que les jours de la haute couture sont comptés et a déjà assuré ses arrières. De plus, inventeur invétéré, il opte pour la recherche et conçoit des vêtements futuristes en tissu thermoformé, des combinaisons unisexes, des cuissardes en vinyle et autres jupes cerceaux ou cols cheminée… « J'ai été un contestataire, un provocateur, un aventurier, affirmait-il. Christian Dior voulait faire des robes que sa mère aurait aimé porter, moi, je voulais explorer de nouvelles voies, celles de l'espace, de la science, de l'infini. »

C'est lui qui, en 1963, dessine les costumes des Beatles : coupes près du corps, pas de col et couleur taupe ; lui aussi qui est le père des tenues de John Steed dans la série Chapeau melon et bottes de cuir. Loin d'un créateur torturé à la Yves Saint Laurent, Cardin est un pragmatique doublé d'un être curieux de tout, passionné par les arts au sens large, de la musique à l'architecture. Grand nom de la couture, il s'impose aussi comme designer de meubles dans les années soixante-dix, et, tandis qu'en 1974 il fait la couverture du Time torse nu, le reste du corps ceint d'une serviette à sa griffe, il joue les mécènes en créant l'espace Cardin dans l'ancien théâtre des Ambassadeurs, à Paris, ouvert à toutes les formes de culture. Il acquiert aussi à tout va des demeures de rêve, tels le palais de Casanova, à Venise, ou le Palais Bulles de Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes). De même, il réhabilite le château du marquis de Sade à Lacoste, dans le Vaucluse, rachète le restaurant Maxim's et l'immeuble qui l'abrite, à Paris…

Son empire s'étend dans le monde entier où il vend ses licences et appose ses initiales sur un nombre incalculable de produits, de la mode, bien sûr, aux arts de la table, en passant par les poêles à frire, les vélos ou encore les sacs en plastique ! « Si je vois une très belle boîte de sardines, j'ai envie de lui donner mon nom », clamait-il. Homme d'argent (sa fortune est évaluée à 600 millions d'euros), il était aussi homme de cœur. Lui qui se disait homosexuel n'était pas insensible au charme féminin, loin de là !

Après avoir rencontré, lors d'un voyage au Japon en 1957, le mannequin Hiroko Matsumoto qui fut durant dix ans, sa maîtresse, sa muse et son égérie, il tombe éperdument amoureux de Jeanne Moreau.

Entre eux, le coup de foudre est instantané. Pierre Cardin confiait : « On s'est choisi. Elle m'a plu d'emblée. » L'actrice enchérissait : « Je l'ai vu. Ça a été immédiat. J'ai voulu le revoir tout de suite. » Et l'héroïne de Jules et Jim d'ajouter : « On s'aimait vraiment. Nous avions autant de succès l'un que l'autre. On se respectait. On ne s'est jamais mêlé du travail de l'autre. C'était là le secret, rester indépendant. » Quant à ceux qui s'interrogeaient sur les relations intimes de la comédienne avec celui qui était notoirement attiré par les hommes, Pierre répondait excédé : « Eh bien, je suis un homme normalement constitué ! Croyez-vous que Jeanne se serait contentée d'un pantin ? Sexuellement, ça se passait très bien. » Durant quatre merveilleuses années, les tourtereaux filent le parfait amour.

Pourtant, un jour, leurs chemins se séparent : « J'aimais Pierre Cardin, je voulais un enfant que je n'ai pas pu lui donner », avait expliqué Jeanne. Est-ce le fait de ne pas être en mesure de lui offrir un descendant – un échec dû au cancer de l'utérus de l'actrice – qui a provoqué la fin de leur belle idylle ? En tout cas, jamais ces deux âmes sœurs n'ont brisé les liens qui les unissaient. La sublime Jeanne et le flamboyant Pierre étaient demeurés amis « Je suis le seul nom libre de la mode. Depuis les années 1950, je suis resté Pierre Cardin de A à Z. Tous les autres sont morts ou alors passés dans d'autres mains », disait-il. Il ajoutait : « J'ai toujours beaucoup travaillé en pensant surtout à habiller le peuple. » Quelques mois avant son décès, ce génial touche-à-tout projetait d'écrire une comédie musicale sur la passion entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Il dési-rait aussi acheter une laiterie désaffectée à Houdan (Yvelines) pour la transformer en centre culturel. Définitivement inclassable, Pierre Cardin fut sans conteste le dernier des grands couturiers, mais aussi l'artiste le plus inventif de sa génération…

Ses obsèques ont eu lieu le samedi 2 janvier au cimetière de Montmartre. La cérémonie privée réunissait sa famille, ses proches (parmi lesquels Ève Ruggieri) et tous ses collaborateurs. Vêtu de son habit d'académicien des beaux-arts, le grand couturier repose dans le même caveau qu'André Oliver, son grand amour décédé du sida en 1993.

Clara MARGAUX

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