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Rafael Padilla : Moi, Chocolat, premier clown nègre !

Publié le 24 février 2016

Omar Sy ressuscite la première vedette noire du cirque français. L’occasion de revenir sur le parcours extraordinaire de ce fils d’esclaves, Rafael Padilla né à Cuba et tombé dans l’oubli peu après sa mort, en 1917.

Redingote rouge, gants blancs et sourire éclatant, tel apparaît Omar Sy sur l’affiche de Chocolat, le dernier film de Roschdy Zem, sorti en salles le mercredi 3 février. Chocolat, ou l’incroyable ascension d’un petit esclave cubain, Rafael Padilla, devenu en quelques années l’une des plus grandes vedettes du Paris des Années folles, est une histoire bouleversante, magnifiquement servie par l’interprète d’Intouchables.

L’ancien gamin de Trappes ne s’en cache d’ailleurs pas : la destinée de l’Auguste Rafael Padilla présente des similitudes avec la sienne ! Comme son personnage, qui était le pendant de Foottit, le clown blanc, Omar s’est fait connaître grâce au duo comique qu’il a formé avec Fred Testot.

Comme Chocolat, il s’est entendu dire qu’il était « le premier artiste noir de la scène française à avoir autant de popularité », ainsi qu’il l’a confié au JDD ; enfin, comme son modèle, hélas, il s’est heurté à de nombreux préjugés : « Au collège, je rêvais de travailler dans l’aéronautique, la conseillère d’orientation m’a tout de suite dit que c’était trop compliqué pour moi », a-t-il raconté. Heureusement,
les ressemblances s’arrêtent là !

->Voir aussi - Omar Sy : C'est lui que vous préférez !

Car c’est peu de dire que le parcours de ce clown hors norme fait autant frémir que sourire, bondir que pleurer… Pour le retracer sur grand écran, Roschdy Zem s’est inspiré du passionnant ouvrage de l’historien Gérard Noiriel, Chocolat clown nègre. La véritable histoire d’un homme sans nom.

Une histoire qui commence en 1868, dans une plantation cubaine où Rafael Padilla, fils d’esclaves, voit le jour. Il a 10 ans quand ses parents s’évadent et le confient à une vieille femme qui le vend pour une poignée de piécettes à un riche marchand, señor Castaño. Arraché à son île natale, le malheureux débarque, après un long périple, à Sopuerta, au Pays basque espagnol, où il est employé comme garçon de ferme.

Si, comme le droit international le stipule à l’époque, tout esclave foulant le sol européen devient un homme libre, Rafael n’en est pas moins traité comme une bête. Logé dans une étable, il devient le jouet des demoiselles Castaño qui adorent le brosser « comme si c’était un cheval », l’étrillant jusqu’au sang pour tenter de le blanchir !

Le garçonnet encaisse sans piper attendant son heure… à 14 ans, il s’arrache à l’enfer de la famille pour celui de la mine où, pour 20 sous par jour, il conquiert sa liberté. Puis il part à Portugalete, où il aide au déchargement des bateaux, avant de tenter sa chance à la grande ville.

Dans le film
Dans le film "Chocolat" de Roschdy Zem, Omar Sy et James Thierrée incarnent à merveille le tandem de choc que formaient Rafael Padilla et George Foottit

Là, un soir où il danse pour ses copains dockers sur un quai de Bilbao, il rencontre celui qui va faire basculer son destin : le clown anglais Tony Grice.

Ce dernier, impressionné par la gestuelle de Rafael, lui propose de devenir son assistant. Il fait ainsi ses premiers pas dans l’arène du cirque dans des rôles mineurs, servant surtout de faire-valoir à son patron, mais c’est mieux que tout ce qu’il a connu jusqu’alors. En octobre 1886, il suit Tony en tournée à Paris, et foule la piste du prestigieux Nouveau Cirque, 251 rue Saint-Honoré, où il fait sensation.

Un jour qu’il se balade aux Tuileries, il tombe sur un spectacle de Guignol, lequel le prend à partie : « Eh là-bas, le chocolat. Oui, toi, le chocolat ! » Surnom que les gosses amusés reprennent aussitôt en chœur. Rafael a trouvé son personnage.

En 1888, Rafael Padilla quitte son mentor et, sous la houlette de monsieur Agoust, directeur du Nouveau Cirque, crée son premier spectacle, La noce de Chocolat. C’est un succès ! Il a 20 ans, le Tout-Paris le plébiscite et la presse le porte aux nues. C’est aussi à cette époque qu’il rencontre la femme de sa vie, la chanteuse Marie Grimaldi.

Cette dernière, mariée et mère de deux enfants, n’hésite pas, par amour, à braver l’opinion publique : elle divorce et s’installe avec Eugène et Suzanne chez Rafael, devenant l’une des pionnières de l’union mixte.

Chocolat a percé, mais c’est à partir de 1893 et de sa rencontre avec George Foottit, superbement interprété dans le film par James Thierrée, petit-fils de Charlie Chaplin, que sa carrière décolle. Foottit a en effet l’idée de créer un duo de choc, inédit dans l’histoire du cirque, le Clown blanc et son souffre-douleur l’Auguste noir. Et c’est un triomphe !

Rafael remplit son rôle à merveille même s’il doit, pour cela, s’asseoir sur sa dignité. Son nom de scène est à l’origine de l’expression « être chocolat » qui signifie « être privé d’une chose sur laquelle on comptait » ? Qu’importe. Toulouse Lautrec le caricature sous les traits d’un singe ? Il s’en moque ! Lui, le « négrillon de La Havane », est reconnu, applaudi, et même admiré par certains, comme le chef de la rubrique Théâtre du Figaro, qui voit en lui « un artiste de premier plan » !

Le tandem se produit devant le fils du roi Louis-Philippe, est filmé par les frères Lumière, devient la coqueluche du gratin parisien, le héros d’un film des et foule les scènes du Moulin-Rouge, de l’Olympia, et même de l’Opéra, sous les bravos d’un public toujours plus nombreux…

Jeu

Durant dix ans Rafael jouit d’un véritable statut de star. Il est riche, adulé, fréquente le beau monde et connaît le bonheur en famille, auprès de Marie et ses enfants, qu’il considère comme les siens. Voilà pour la face dorée de la médaille. Car notre Auguste a un vice, le jeu, où il perd souvent plus qu’il ne possède. Tant que le succès est au rendez-vous, il retombe sur ses pieds…

Hélas ! en 1905, le duo avec Foottit s’essoufflant, le Nouveau Cirque met fin à leur contrat et les remplace par une troupe de danseurs… noirs ! La rançon de la gloire pour ce précurseur qui a ouvert la voie aux artistes de couleur. C’est ainsi qu’au fil des ans le nom de Chocolat se fait de plus en plus rare.

Hormis quelques engagements ponctuels, il ne se produit désormais plus que devant les malades des Hôpitaux de Paris qu’il soigne par le rire, devenant le premier clown thérapeute. Le reste du temps, il noie son chagrin dans l’alcool.

Le 4 novembre 1917, à 49 ans, Rafael Padilla, vaincu par une angine de poitrine, tire sa révérence, à Bordeaux, après une ultime représentation. Marie, sa compagne, qui le suivra dans la tombe sept ans plus tard, exigera d’être enterrée sous le nom de « Veuve Chocolat ».

Mort dans l’anonymat, le clown peut aujourd’hui savourer sa revanche. Grâce au travail de Gérard Noiriel et de Roschdy Zem, Chocolat a aujourd’hui retrouvé la place qu’il mérite. Celui d’un immense artiste, magistralement incarné par Omar Sy, et dont le nom, Rafael Padilla associé à celui de son complice Foottit, est désormais gravé dans le marbre, sur la façade du 251 rue Saint-Honoré.

Lili Chablis

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