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Ray Charles : Le "genius" aurait 90 ans !

Publié le 1 novembre 2020

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Il y a seize ans, Ray Charles, l'inventeur de la soul music, rendait l'âme. Son répertoire éclatant d'une variété suprême reste à jamais gravé dans les sillons de nos mémoires.

Le 6 mars 2004, quand Ray Charles monte sur scène à Los Angeles. Stevie Wonder et Quincy Jones le soutiennent : « C'est la dernière fois que vous me voyez, je vous aime tous ! » lance-t-il. Trois mois plus tard, le 10 juin 2004, il meurt chez lui, à Beverly Hills, d'une maladie du foie. Comme Duke Ellington ou Miles Davis, un vaste public et un carré de fidèles n'auraient jamais manqué un récital de Ray Charles. Le rituel était immuable. L'entrée, déjà : l'orchestre en tenue de soirée chauffe à blanc le public. Puis, une voix tonitruante annonce: « Ladies and gentlemen, voici l'arrivée du prince de la soul music ! The Genius ! Mister… Ray… Chââârles ! » Guidé par la main de son garde du corps sur l'épaule, il avance, balançant sa silhouette vers le piano. Un ordonnancement précis pour cet architecte d'un édifice multiforme, avec pour piliers le gospel, le blues, la country, le rhythm and blues et pour figure de style sa majesté le jazz dont il n'a cessé de proclamer la primauté. Par son génie, il a transcendé les genres et les modes. À chaque fois, c'était le même miracle : il remuait l'âme et procurait une émotion dont il avait le secret, avec sa voix rauque ou enveloppante, au bord de la déchirure.


BIBERONNÉ AU PIANO !

La douleur, le petit Ray Robinson s'y frotte tôt. Né le 23 septembre 1930 à Albany en Géorgie mais élevé à Greenville en Floride, il n'a pas une enfance de biche et les premières années sont de ronces. « Nous étions vraiment au bas de l'échelle dira-t-il. Plus bas que nous, il n'y avait que la terre. » Son père prend la poudre d'escampette. Son échappatoire : la musique découverte à l'église. Cet art dont il sera à vie traversé corps et âme et dont il conjuguera dans son chant intimité et intensité. Très vite, c'est le son du piano du café voisin qui l'attire. Le mari de la patronne du bar lui enseigne les principaux accords. À presque six ans, il se dandine face au clavier et impressionne. Cette insouciance est interrompue lorsque son frère se noie sous ses yeux. Choqué, il développe un glaucome. Ayant perdu la vue, il est placé dans un institut pour non-voyants. Il y apprend l'orchestration et devient le pianiste le plus doué de l'école. À 15 ans, il perd sa mère.

Il s'installe alors à Jacksonville en Floride, triche sur son âge et s'inscrit au syndicat des musiciens, la Local Union 632. « J'avais le choix entre me procurer une canne blanche et une sébile pour m'installer au coin d'une rue ou prendre mon courage à deux mains pour devenir musicien. » C'est le début d'une longue errance : Orlando, Tampa, où il est le pianiste et seul musicien noir des Florida Playboys, puis Seattle, où il forme le McSon Trio, époque où il rencontre le trompettiste et futur producteur Quincy Jones. C'est aussi le début de sa dépendance à l'héroïne.

PREMIERS SUCCÈS

En 1949, il signe chez Swing Time pour un premier disque et succès avec Confession Blues. Il joue ensuite dans le groupe du guitariste Lowell Fulson, un des créateurs du blues californien. Fin 1952, il rejoint Atlantic Records et affirme son style mâtiné d'emprunts au blues (allusions sexuelles), au jazz (souplesse des rythmiques) et au gospel (ferveur des atmosphères). Gospel dont il transgressera les codes en les exagérant (avec une langueur voluptueuse), les profanant (My Lord devient My Baby) et les érotisant. Craignant la confusion avec le champion de boxe Ray Sugar Robinson, il ampute à cette époque son patronyme.

C'est en 1954 que son histoire s'écrit en majuscules avec I Got a Woman. Ce titre résume la quintessence de sa marque de fabrique : riffs de cuivres fervents, absence de guitare, piano omniprésent, section rythmique élastique, ambiance fiévreuse inspirée des églises, question-réponses entre le chant et les instruments débridés. Les disques s'enchaînent. Ses mélodies radieuses trustent les pistes de danse. En 1958, il triomphe au festival de jazz de Newport et assied sa légitimité.

BROTHER RAY DEVIENT THE GENIUS

S'il n'était jusque-là que Brother Ray, c'est par la grâce d'un morceau qui fit le tour du monde qu'il devient The Genius. Tout a commencé par une impro, un soir dans un club, à la fin des années 50. Ayant épuisé son répertoire à la fin d'un concert, il entame un riff de piano endiablé. What'd I Say naît. Son attaque rythmique farouche fait mouche. En février 1959, il enregistre le titre avec ses musiciens et ses choristes (les Raelettes) sur l'un des premiers magnétophones 8 pistes et joue son riff sur un piano électrique Wurlitzer. « Tout le monde se moquait de moi parce que j'utilisais cet engin, mais après le succès de la chanson, les mêmes se sont précipités pour en acheter un », dira-t-il. Le titre fait plus de 7 minutes, alors son ingénieur du son le scinde sur les deux faces du 45 tours. C'est un raz-de-marée. La soul music est née. Il quitte Atlantic et signe un contrat juteux chez ABC-Paramount.

Les tubes s'enchaînent à en donner le vertige : Georgia On My Mind (qui devient en 1979 l'hymne de l'État de Géorgie), Hit the Road Jack, Unchain My Heart, Here We Go Again… Son énergie créatrice est flambante. Il ne s'interdit rien, abolit les frontières disciplinaires. Des mélodies amples, entêtantes, épiques et des ballades crève-cœur qui chavirent les foules. Il crée sa société de production, Ray Charles Enterprises, en 1963. Il adapte n'importe quel répertoire de la plus belle manière. Ses versions de la Mamma d'Aznavour ou d'Il est mort le soleil immortalisé par Nicoletta sont des moments de grâce. Les deux décennies suivantes, il se fait rare malgré une apparition remarquée dans le film The Blues Brothers en 1980. Il sort régulièrement des disques aux succès inégaux, gorgés parfois d'échappées belles éclatées comme Precious Thing avec Dee Dee Bridgewater en 1990. Qu'importe, il fait salle comble partout. Habitué des festivals de jazz, il semblait, depuis quelques années, avoir perdu la foi qui, jadis, l'animait. On le disait usé, malade, pour excuser des prestations inégales. Le génie a rendu l'âme a 73 ans, laissant à jamais son large public et ses 12 enfants orphelins.

« Twist it! Shake it, shake it baby! » Avec Dan Aykroyd et John Belushi, Ray Charles au piano fait danser toute sa rue dans les Blues Brothers.

NICOLETTA et Ray CHARLES

La croisée des destins

En 1967, le titre La Musique déferle sur la France. Nicoletta porte si loin la voix que, de l'autre côté de l'Atlantique, Ray Charles va l'entendre. À Montréal, elle assiste à son concert. Léo Missir, le directeur artistique de Barclay, l'accompagne. Elle dîne avec l'artiste, lui offre son disque sur lequel figure la chanson Il est mort le soleil. Ray Charles est séduit. Un mois plus tard, invitée à New York par sa société de production, elle s'y rend avec la parolière, Ann Grégory. The Sun Died est né. En 1968, le Genius l'interprétera à la salle Pleyel. Nicoletta entretiendra une longue amitié avec le musicien.

Dominique PARRAVANO

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