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Rendez-vous chez le chanteur Christophe...

Publié le 15 novembre 2013

  A l’heure où les artistes reçoivent dans les salons feutrés mais impersonnels des palaces, quand ce n’est pas au téléphone qu’ils accordent leurs interviews, le chanteur Christophe, fidèle à l’époque des yéyés lorsque France Dimanche avait ses entrées chez Piaf ou chez Johnny, reçoit encore les journalistes chez lui...

La nouvelle qui nous envoyait lui rendre visite n’était pas réjouissante. Il y a quelques jours, l’interprète d’Aline perdait Yves, son frère, de deux ans son cadet. Plutôt que de laisser courir les bruits les plus fous sur cette perte, l’artiste a préféré mettre les choses au clair lui-même et nous rencontrer.

Benoît, le reporter en charge du sujet et moi, également journaliste à France Dim' et confessons-le, assez fan du chanteur, partons tous deux chez Christophe chez qui nous avons rendez-vous à 20 heures, aux aurores pour cet oiseau de nuit… Malgré le drame qui nous conduit à son domicile, nous sommes impatients de découvrir son antre, un appartement parisien qui, aux dires de confrères nous ayant précédé, est à l’image de son locataire : hétéroclite, luxuriant, sibyllin mais chaleureux.

Les mains encombrées d’un bouquet de roses mauves pour accompagner la triste circonstance et d’une bouteille de vin blanc nous sonnons chez lui. Accueillant, sans être cérémonieux, ses inamovibles lunettes bleues sur les yeux, il nous ouvre, va quérir un grand vase pour les fleurs et nous laisse prendre place dans le capharnaüm musico-artistique lui servant de refuge. La table autour de laquelle nous nous asseyons est jonchée d’objets divers : un appareil photo, un i-phone, un ordinateur portable mais aussi une liasse de billets jetés en vrac côtoient son passeport et sa carte vitale.

La pièce à vivre, observée à la lueur de petites lumières tamisées, est quasiment saturée : un piano à queue orné d’une gigantesque photo de son frère comble le coin bibliothèque garni de livres d’arts, des vieux juke box débordant de 45 tours trônent ça et là, aux murs sont accrochés des tableaux résolument contemporains, des sculptures étranges, dont une vierge Marie aux mains lumineuses, sont disposées dans la pièce où se bousculent aussi, sur un large espace, synthétiseurs, tables de mixage et autres instruments… La musique est la vraie maîtresse des lieux. Une entêtante odeur d’encens embaume l’atmosphère.

Nous avons trouvé notre place. Christophe, lui, revient avec trois verres et une bouteille de rosé : « Un petit vin espagnol », glisse-t-il avant que nous n’entamions la discussion sur Yves, « Yvon », ainsi qu’il le surnommait, « son jumeau » qu’il admirait tant. Bien que la tristesse qu’il éprouve ne fasse aucun doute, Christophe évoque avec un recul étonnant le deuil qui vient de le frapper. La nouvelle est peut-être si fraîche que le chanteur se situe encore dans cette phase de sidération qui suit de près les pertes les plus douloureuses.

Ne nous avoue-t-il pas qu’il a l’impression qu’Yvon n’est parti qu’en voyage ? Pas du genre à tomber dans la sensiblerie, malgré, nous le lui faisons remarquer, la forte sensibilité qui émane de son œuvre, le chanteur ne s’attarde pas trop sur le sujet. D’autant que le mort a emporté il y a peu beaucoup d’être qu’il chérissait : Alain Bashung, Daniel Darc, et tout récemment, Lou Reed, avec qui il avait récemment tissé des liens. La star du Velvet lui a même rendu visite ici, dans son appartement. Tout logiquement, la discussion dérive vers ce pour quoi il vit depuis ses 15 ans :  la musique.

Alors que le niveau de rosé espagnol descend doucement, Christophe balaie avec nous sa longue carrière. Heureux d’avoir conquis un nouveau public, il se targue d’attirer aujourd’hui des jeunes qui se délectent de ses performances électroniques : la suite logique d’un long travail sur les sons synthétiques autour desquels sa voix, explique-t-il, n’est qu’un instrument. Loin de vouloir s’inscrire coûte que coûte dans l’air du temps, l’artiste a logiquement dérivé vers les sonorités actuelles, s’inspirant de groupes à la pointe des musiques électro. Et de citer pêle-mêle Röyksopp, le déjà vieux mais incontournable Laurent Garnier ou le bruyant Gui Boratto que le cinéphile qu’il a toujours été, a retrouvé dans le dernier film de Sorrentino, La Grande Bellezza. Ces musiques, Christophe les écoute aussi, lorsque la nuit avance, dans les boîtes de nuit parisienne qu’il continue de hanter, « jamais avant trois heures du matin ».

Cet amour pour les sons contemporains n’empêche pas Christophe de rester un éternel rockeur dont le cœur bat toujours pour Elvis ou Lou Reed. Et « Johnny ? », lui demande-t-on, en émissaires loyaux d’un journal qui suit les aventures de l’idole des jeunes depuis 50 ans et alors que la discussion roule sur sa liberté d’artiste. « Johnny, il est moins libre que moi, ça, c’est presque sûr. En revanche, même si je suis loin de lui, je dois vous avouer que je reste admiratif du bonhomme. Quand il a eu ses problèmes de santé il y a quelques temps, et qu’il a failli y rester, j’étais malgré moi touché, à tel point que je suis allé le voir sur scène dès qu’il a été remis sur pied. »

Le temps passe. Il est plus de 22 heures. Christophe doit bientôt filer dans un studio d’enregistrement pour écouter les maquettes du disque sur lequel il est en train de travailler. Quand sortira-t-il ? « Difficile à dire, mais j’aimerais bien au printemps. » Renseignements pris auprès de son attachée de presse, le disque devrait être dans les bacs en avril.

Entre temps, notre hôte passe un coup de fil pour réserver une table dans un resto qui ne ferme jamais, vers les Halles. Nous finissons le rosé en parlant politique, mais notre anarchiste ne vote pas ; religion, mais il ne croit pas en Dieu bien qu’il ne croie pas en rien ; bagnoles, il adore, en a collectionné à l’époque, mais est bien marri de ne pas pouvoir conduire depuis qu’il a perdu son permis, il y a 22 ans ! Pour finir et au détour d’un échange sur l’état de la presse, il adresse un mot gentil à Daniel Filipacchi, l’ancien patron du groupe Hachette auquel appartenait France Dimanche et grâce à qui il a découvert l’Amérique. Il est l’heure, pour nous, de regagner nos pénates. Christophe s’apprête à quitter les siennes. L’aube, pour lui, d’une nouvelle nuit…

Propos recueillis par Cyril Bousquet

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