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René Goscinny : Le village d’Astérix était un ghetto juif !

Publié le 12 mars 2018

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Victime d’antisémitisme, René Goscinny le maître de la BD s’est inspiré de son histoire familiale.

Ses personnages fétiches lui ont survécu.

Car si René Goscinny s’est éteint en 1977, à 51 ans, les irréductibles Gaulois Astérix et Obélix se portent comme des charmes, quarante ans après, comme en témoigne le succès de leurs dernières aventures, Astérix et la Transitalique, sorti le 19 octobre dernier chez Hachette.

Un ouvrage signé Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, qui ont succédé au tandem formé par ce brillant scénariste de bandes dessinées avec son éternel complice, Albert Uderzo.

Mais, en marge de cette parution tant attendue, un autre événement, bien moins médiatisé, éclaire d’un jour nouveau la personnalité de ce magicien de la BD et la naissance, en 1959, du héros qui fit sa gloire. Depuis le 27 septembre, une exposition, René Goscinny au-delà du rire, lui est en effet consacrée au musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris.

Et si sa fille Anne, romancière de talent, a choisi ce lieu pour rendre hommage à son père, plutôt que d’opter pour une institution consacrée à la BD, ce n’est pas du tout le fruit du hasard. «J’ai pensé que ce serait le bon endroit pour rappeler les origines de mon père, son passé, les douleurs qui l’ont construit», a-t-elle confié dans L’Obs.

Car même si elle ne souhaite pas réduire le destin paternel à une identité religieuse, son héritière tient à faire savoir à quel point l’inventeur des personnages incarnant désormais notre pays dans le monde entier a été l’œuvre de deux enfants d’émigrés. Et si le scénariste ne s’est guère exprimé sur sa judéité, ni sur l’influence de la Shoah sur ses textes, Anne, qui n’avait que 9 ans à sa mort, reste persuadée que les pogroms dont a été victime la mère de son père, en Ukraine, et la disparition de nombre de ses parents dans les camps de concentration ont profondément marqué René.

«Sa mère, Anna, évoquait souvent son village natal, où sa maison avait été brûlée la première car son père était rabbin, confie-t-elle, toujours dans L’Obs. Et j’ai retrouvé des lettres de sa famille restée en France sous l’Occupation. Elles racontent les brimades quotidiennes, l’étoile jaune…»

Pendant ces années terribles où tous étaient écrasés sous la botte nazie, René se trouvait en Argentine, où ses parents s’étaient installés en 1928. Mais une anecdote suffit à résumer le malaise éprouvé par celui qui n’était encore qu’un jeune homme.

De retour en France après la Libération, lorsqu’il a commencé à faire la cour à sa future femme, Gilberte, l’une des premières phrases que ce soupirant mal à l’aise ait prononcée, avant même d’envisager de la séduire, aura été : «Il faut que je vous dise quelque chose : je suis juif. Est-ce que cela vous pose un problème ?»

Nez bouché

La suite prouva qu’il avait tort de s’inquiéter dans ce cas précis, mais cette question liminaire démontre que, sans avoir besoin d’en faire toujours état, l’angoisse de ses origines, et des réactions qu’elles pouvaient susciter chez les autres, ne l’a jamais vraiment quitté.

Sa discrétion sur le sujet était telle que les antisémites montraient leur vrai visage devant lui, sans se douter qu’il était «l’ennemi». Ainsi, un jour, l’un de ses amis (qui n’a pas dû le rester bien longtemps) lui lance : «Moi, tu vois, René, les Juifs, je les sens.» Et Goscinny de répliquer : «Eh bien, tu as le nez bouché !»

Des remarques dans ce genre, il en a entendu souvent, notamment dans l’univers de la BD belge qui a longtemps été impitoyable pour les enfants d’Israël. Et si cela ne l’a pas empêché de percer, certains voient dans ce village gaulois la métaphore d’un ghetto d’Europe centrale, ultime îlot résistant aux assauts hostiles et sans pitié d’une armée supposée invincible.

Une lecture que partage en partie Anne, même si elle se refuse à croire en des exégèses plutôt délirantes de fans qui retrouvent dans la couleur des braies d’Obélix, aux rayures bleu et blanc, celles d’Israël. Un pays où cet homme, non pratiquant, n’a fait qu’un seul voyage, en août 1977, que jamais sa fille ne pourra oublier.

À l’époque, sa femme Geneviève était atteinte d’un cancer, et il est allé se recueillir devant le Mur des lamentations, à Jérusalem. «Pour la première fois de ma vie, j’ai vu mon père porter la kippa et écrire un petit mot qu’il a glissé dans le Mur, se souvient Anne. Il m’a dit : “J’ai demandé que maman et toi soyez toujours en bonne santé.” Il est mort d’un infarctus deux mois plus tard. Depuis, tous les jours en pensée, j’ajoute son nom sur ce papier…»

Claude LEBLANC