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Reportage : Ma triste journée avec Renaud

Publié le 28 octobre 2011

Divorcé de Romane, l'artiste Renaud a renoué avec ses vieux démons, et son chagrin fait peine à voir. Notre reporter, qui a grandi avec sa musique, en était remué...

Les serveurs s'agitent, les tables se dressent, les cuisines s'animent. En terrasse, l'écailler prépare ses huîtres fraîchement livrées. Il est 11 heures ce mardi 4 octobre, et comme chaque matin depuis 164 ans, La Closerie des Lilas vient d'ouvrir ses portes. Ça sent le café noir, les fruits de mer et l'orange pressée. Assis à l'une des tables, à côté de l'entrée principale, j'observe, rêveur, l'éveil de l'illustre brasserie parisienne.

J'imagine tous ces poètes, ces artistes, ces penseurs d'hier qui s'y réfugiaient. Hemingway, Zola, Verlaine... Encore aujourd'hui, il est rare qu'une journée se termine sans qu'une personnalité arrive dans ce lieu empreint d'histoire.

->Voir aussi - Renaud : Son bouleversant message !

Brisé

Une heure plus tard, un client pas comme les autres fait irruption. Veste en velours noir, jean bleu clair et chaussures italiennes. Son look de dandy parisien, dynamique et branché, masque mal sa déchéance physique bouleversante. Renaud, l'une de mes idoles, vient de s'installer à quelques mètres de moi. Les mains tremblantes, le visage gonflé, des paupières presque closes, que le bleu de ses yeux perce à peine... Le chanteur ne peut pas tricher, ses vieux démons l'ont rattrapé. Depuis des semaines, des mois, voire des années, le Renard a pris le pas sur Renaud.

D'une voix rocailleuse, presque inaudible, il commande un verre de cette boisson anisée et alcoolisée qui l'accompagne dans ses périodes les plus sombres. Le premier d'une longue série... Je repense alors à l'émission Prise directe, diffusée en mars dernier sur France 2, dans laquelle l'homme apparaissait brisé. « Depuis quatre ans, je n'arrive plus à écrire. Je n'ai plus aucune inspiration. Plus une seule idée. Je suis de nouveau dans la période où j'étais il y a dix ans. Les copains ont beau essayer de m'aider, je n'y arrive pas », confiait- il péniblement.

S'il y a dix ans, Renaud a trouvé les ressources nécessaires pour s'extirper des méandres du désespoir, c'est grâce à Romane. Rencontrée en l'an 2000 à La Closerie des Lilas, cette belle blonde au sourire enjôleur était parvenue à le sortir de l'alcool et de la dépression. Sauf qu'aujourd'hui, Renaud est seul, triste comme une ombre. En face de moi, il fume, il boit sans cesse, le regard éteint. Peut-être pense-t-il à ce jour où il a épousé Romane, en 2005, et à ce 14 juillet 2006, lorsqu'elle lui a donné un fils. Une rencontre salvatrice, que Renaud lui-même qualifia à l'époque de « seconde chance ».

Et après six ans d'absence sur la scène musicale, l'amour lui permit de retrouver une inspiration qui déboucha sur un nouvel album exceptionnel, Boucan d'enfer, écoulé à plus de deux millions d'exemplaires.

Mais Romane est partie... Après onze ans de passion, la chanteuse a dû se résoudre, à contre cœur, à tourner la page. « J'ai mis beaucoup de temps. J'ai essayé de recoller les morceaux, j'y ai cru. Mais l'été dernier, je me suis dit : "J'en ai assez d'espérer que ça s'arrange. [...]" Nous venons de divorcer, mais je l'aime, je suis pleine de tendresse pour lui », a-t-elle confié dans Paris Match.

Une rupture qui aurait poussé Renaud à réinvestir sa chère brasserie, où il s'est tant détruit. Assis en terrasse, l'artiste porte toujours son alliance, comme un homme qui ne veut pas mourir et s'accroche à l'amour qui, un jour, l'a fait renaître. Mais cette fois, son chagrin semble trop fort. En tout cas plus fort que sa gouaille légendaire, plus fort que sa révolte, plus fort que son génie.

Et même les amis qui se joignent à lui au fil de cet après-midi d'automne semblent avoir du mal à y croire... Immobile, clope au bec, Renaud ne parvient pas à participer aux conversations qui animent sa table. Les heures passent, les verres s'enchaînent. Et j'assiste, impuissant, à l'autodestruction d'un géant de la chanson française.

Prémonitoire

Je repense à ses textes, ses tubes, ses combats. De sa première apparition télévisée, dans l'émission Midi première, en 1975, avec sa casquette de gavroche et sa guitare à la main, à son concert mythique du Zénith de Paris en 1986, où j'étais présent, assis sur les épaules de ma grande sœur, du haut de mes 6 ans. Les accords de l'un de ses plus grands succès, Mistral gagnant, résonnent en boucle dans ma tête. De son tee-shirt taillé en V dépassent une chaîne en or et des tatouages à l'encre un peu passée, vestiges d'une période « loubard » que tous ses fans regrettent encore maintenant.

Même certains membres du personnel semblent affectés par le triste virage que la star a négocié. L'un d'entre eux me confie se souvenir avec nostalgie de la période de sobriété durant laquelle l'artiste passait ses journées à écrire, composer et chantonner, afin de réaliser cet album qui lui tenait tant à cœur. L'une de ses chansons, Docteur Renaud, Mister Renard, soulignait sa propension à alterner les périodes de bonheur et de profonde dépression.

Je comprends mieux aujourd'hui que ces quelques vers étaient, hélas, prémonitoires : « C'est à cause du désespoir, qui tombe à 50 ans bientôt, que le Renard, tôt ou tard, prendra le dessus sur Renaud. » Il est 17 heures, l'heure pour moi de lever le camp. Mais Renaud reste. Il reviendra demain, et après-demain. Tant qu'il le pourra.

Et Renaud croisera certainement encore le regard d'un autre admirateur qui, comme moi, repartira bouleversé de voir se perdre l'un de ses héros...

Florian Anselme

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