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Robert Hossein : “Je suis né pauvre avec une cervelle de riche !”

Publié le 20 octobre 2020

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A la veille de ses 93 printemps, Robert Hossein, d'ordinaire si discret dans les médias, a bien voulu se raconter sans détours pour “France Dimanche”.

Quelle ne fut pas ma joie, immense, lorsque la directrice de la rédaction m'a demandé d'appeler Monsieur Robert Hossein pour une interview. Rendez-vous compte, j'allais passer un moment privilégié avec l'inoubliable, le magnifique Jeoffrey de Peyrac ! De quoi rendre jalouses bon nombre de mes amies, ainsi que leurs mères et leurs grands-mères. Car cet acteur et metteur en scène de talent a traversé les générations avec foi et passion. Passion pour ce métier qu'il a su sublimer comme personne, que ce soit devant ou derrière la caméra ; un métier pétri de fabuleuses rencontres qui, lorsqu'il était tout jeune, lui ont permis de faire bouillir la marmite ; l'invitant par la suite à consacrer sa vie aux autres, à tendre cette main qu'on lui avait tendue jadis, « à redonner un peu de ce qu'on m'avait donné », dit-il.

Le rendez-vous est donc pris, jeudi, 16 h 30. J'appelle, un peu fébrile, et là, son agent et ami Frédéric m'annonce très gentiment que Monsieur Hossein me rappelle dans cinq petites minutes, car il finit de préparer le thé. Du coup, je m'en verse un, en me disant que papoter autour d'un thé, c'est quand même bien plus sympa, même si 400 kilomètres nous séparent. Oui, car voilà bien longtemps que le comédien a préféré Vittel à Paris, cette commune des Vosges mondialement connue pour son eau minérale. Désormais, vous saurez donc qu'il y a deux stars à Vittel : l'eau… et Robert Hossein.

Ah, il me rappelle. « Bonjour Monsieur Hossein, c'est Caroline de France Dimanche… », dis-je émue. « Oh, Caroline ! répond-il de sa voix inchangée et reconnaissable entre mille. Quel merveilleux prénom. Dans le temps, j'ai été marié avec une adorable jeune fille qui s'appelait ainsi et qui m'a donné un fils. Que de souvenirs ! » En 1962, en effet, l'acteur a 34 ans quand il épouse Caroline Eliacheff, fille de Françoise Giroud, qui n'a alors que 15 ans. Malgré la grande différence d'âge, personne ne s'oppose à cette union, un an plus tard naît Nicolas, devenu Aaron Eliacheff, rabbin à Strasbourg, mais le couple se sépare après seulement deux ans de passion. Avant cela, de 1955 à 1959, Robert avait été marié avec l'actrice Marina Vlady, qui lui a donné deux fils, Pierre et Igor.

En 1974 cependant, il doit faire face à l'intense chagrin de perdre sa compagne, la comédienne Michèle Watrin, dans un terrible accident de la route alors que tous deux rejoignent des amis pour un mariage dans le sud de la France. Lui, qui n'a pas attaché sa ceinture de sécurité, sera éjecté du véhicule et s'en sortira miraculeusement avec une fracture de la colonne vertébrale ; la jeune femme, elle, qui conduisait et était bien attachée, périra tragiquement dans les flammes de leur voiture qui s'est embrasée, sous les yeux de l'acteur impuissant.

Quelques années plus tard heureusement, il rencontre Candice Patou, comédienne elle aussi, qui l'aidera à panser cette immense blessure et lui fera la joie de devenir père d'un quatrième fils, Julien. Et c'est auprès d'elle qu'il coule des jours heureux depuis près de quarante-cinq ans. « J'ai beaucoup d'admiration et de respect pour elle, confie-t-il. Durant toutes ces années, elle m'a beaucoup aidé. Toutes les femmes qui ont partagé ma vie, ainsi que les hommes d'ailleurs, m'ont énormément apporté. Une vie qui n'est pas toujours évidente, quand vous voyez ce qu'on affronte aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est que cette maladie infâme que l'on attrape sans explication. C'est effrayant ! Vous savez, mon père me disait toujours : “Ce sont les cinquante premières années les plus dures, après ça va mieux…”

– Ah bon, mais pourquoi, lui demandais-je ?

– Parce qu'on s'habitue ! » [Rire]

En parlant de s'habituer, Robert, auréolé de 92 printemps et d'une centaine d'œuvres, tant devant que derrière la caméra, ne s'est jamais tout à fait familiarisé aux honneurs. À chaque fois, il est ému. Comme ce 18 août dernier où l'on est venu lui remettre, à Vittel, Covid oblige, le prix du Molodist Film Festival de Kiev, le plus important festival de cinéma ukrainien, en couronnement de l'ensemble de sa carrière. « Vous m'en voyez très heureux, car cela signifie que je suis récompensé pour avoir consacré ma vie, que ce soit au théâtre ou au cinéma, aux autres autant qu'à moi. Mais surtout aux autres. Parce que l'on existe uniquement grâce à l'autre, seul, nous ne sommes rien. C'est en me mettant à la disposition de ceux qui souffrent que j'ai toujours eu le sentiment d'exister. » Une distinction qui a une saveur toute particulière pour celui qui parle aussi bien russe que français, et dont la mère était native de Kiev.

Ce métier d'acteur, il l'a au départ embrassé un peu contraint. « Je suis né à Paris à la fin des années 20. Ma mère était une merveilleuse comédienne et mon père un musicien grandiose ! Malgré tout, on vivait dans des chambres de bonne et on crevait la dalle. J'ai écumé une douzaine de pensions, dont je me faisais virer lorsque mes parents n'avaient plus un rond. Versailles, Courcelles, Meudon, Clichy, Verrières-le-Buisson… bien souvent des pensionnats russes d'où je faisais le mur pour filer en douce au cinéma. J'ai eu mon certificat d'études, mais ça s'est arrêté là ! Les problèmes d'argent de mes parents m'ont rapidement obligé à travailler. Je suis en fait né pauvre avec une cervelle de riche ! J'ai même dû faire la manche pour trouver des petits boulots et payer des cours de théâtre chez René Simon. C'est ainsi que j'ai rencontré des gens qui m'ont tendu la main et découvert ce merveilleux métier de partage. » On a bien du mal à l'imaginer, mais Robert a commencé en bas de l'échelle. « Comme figurant dans un film de Sacha Guitry, mais j'étais si heureux ! Que ce soit la figuration ou mes premiers rôles, je ne garde que des souvenirs merveilleux et remercie tous ces metteurs en scène et réalisateurs de m'avoir donné ma chance. Chose que j'ai ensuite essayé Nicolas de faire tout au long de ma vie. Aider à mon tour les autres, comme on m'avait aidé. Rendre un peu de ce qu'on m'a donné. C'est pour moi la seule façon d'avoir le sentiment d'exister. »

Aujourd'hui encore, il projette de remonter Notre-Dame de Paris, comédie musicale avec laquelle il avait déjà connu un immense succès en 1978.

« Toujours dans le respect et l'admiration que j'ai pour Victor Hugo, mais avec une vision que je souhaite plus actuelle. Un spectacle dans lequel j'exprime tout ce que j'éprouve pour les autres. Alors on croise les doigts, mais ça devrait normalement être pour bientôt… Si Dieu me prête encore un peu vie, bien sûr ! Car je peux vous quitter demain, et je n'en serais pas étonné, mais j'espère avoir quand même le temps d'aller au bout de cette dernière aventure. Avec comme seul maître mot pour me guider : l'espoir ! »

La mort ne lui fait pas peur, même si « je ne peux pas vous dire qu'elle me réjouit. Ne sachant pas ce qui nous attend, on est anxieux. Je ne connais malheureusement personne qui en soit revenu pour nous raconter. Alors, on imagine, on espère, mais finalement, on ne sait rien. D'où l'on vient, où l'on va, tout ça est très troublant. » De lui, il aimerait qu'on garde : « Que j'ai été un exemple pour certains, comme d'autres l'ont été pour moi. »

Quant à la nostalgie, il en nourrit une immense. « J'ai rencontré tant de personnes formidables et vécu des choses tellement incroyables… Que c'est avec beaucoup de mélancolie que je repense très souvent à tous ces gens qui m'ont permis d'exister. Si les autres n'existaient pas, nous n'existerions pas, gardons toujours ça à l'esprit. C'est tout le monde ensemble ou personne. Et puis, nous ne sommes que de passage, donc restons humbles. Faisons tout très sérieusement, mais sans jamais se prendre au sérieux. N'oubliez jamais ça chère Caroline ! »

Évidemment, je ne pouvais raccrocher sans évoquer Jeoffrey de Peyrac, au sujet duquel j'ai été très surprise d'apprendre qu'à l'époque, l'acteur ne voulait absolument pas de ce rôle. « Parce qu'au même moment, j'avais l'opportunité de jouer un macho dans un autre film, ce qui me plaisait beaucoup, alors que cet affreux bonhomme balafré et boiteux ne m'emballait pas du tout ! Mais le producteur, à qui je devais un film depuis Le Repos du guerrier avec Brigitte Bardot en 1962, m'a dit : “C'est ça ou le procès !” Donc, je l'ai fait… et je n'ai pas regretté. Quel merveilleux conte de fées ! » Celui d'Angélique, marquise des anges, qui réunira cinq volets et connaîtra un succès planétaire.

« Voilà chère Caroline ! Je vous remercie infiniment d'avoir écouté un vieux machin comme moi raconter ses histoires d'autrefois, vous qui avez l'air si jeune. Promettez-moi en tout cas de me rendre une petite visite si vous passez par Vittel… Et faites toutes mes amitiés aux lecteurs de France Dimanche. »

Caroline BERGER

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