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Roger Moore : L’espion qu’on aimait tant !

Publié le 13 juin 2017

L’inoubliable interprète de 
 James Bond, Roger Moore,  est mort d’un cancer, chez lui, en Suisse, à 89 ans. 
Retour sur la carrière d’un acteur flamboyant au style inimitable…

Une simple anecdote vaut parfois mieux que les plus vibrants hommages. Celle-ci nous vient de Mark Haynes, scénariste londonien, qui a fait, par le plus grand des hasards, la rencontre de l’interprète de 007 l’année de ses 7 ans, à l’aéroport de Nice, en 1983.

L’homme se souvient, encore ému : « Je me trouvais avec mon grand-père et j’ai vu Roger Moore, assis à côté de la porte d’embarquement, lisant le journal. J’ai dit à mon grand-père que je venais juste de voir James Bond et lui ai demandé si nous pouvions aller le voir, pour que j’obtienne un autographe. Mon grand-père n’avait aucune idée de qui étaient James Bond ou Roger Moore. Il s’est approché de Roger Moore en disant : “Mon petit-fils dit que vous êtes célèbre, pouvez-vous signer cela ?” »

->Voir aussi - Roger Moore : Ses mémoires

L’acteur, qui, au vu de son immense célébrité, aurait pu éconduire le garçonnet, se montre alors d’une incroyable gentillesse : « Roger me demande mon nom et signe promptement derrière mon billet d’avion un sympathique message. Je suis extatique. Mais alors que nous retournons vers nos sièges, je jette un œil à la signature. Elle est dure à déchiffrer, mais clairement, il n’est pas écrit “James Bond”. Mon grand-père la regarde et lit “Roger Moore”. »

Amère déception pour le petit garçon, qui ne connaît même pas le véritable nom du comédien et s’attendait à une signature de l’agent secret James Bond 007 : « Roger Moore ? Je n’ai aucune idée de qui il peut bien s’agir, et mon cœur est brisé. J’explique à mon grand-père qu’il a mal signé, qu’il a écrit le nom de quelqu’un d’autre. Alors mon grand-père retourne le voir, tenant à la main le billet qu’il vient de signer. »

Le SpectreCœur d’or

Au lieu de s’agacer de ce malentendu, le comédien britannique, en artiste au cœur d’or, improvise pour le gosse dévoré d’angoisse un scénario génial : « Son visage s’est illuminé, après quoi il m’a fait signe d’approcher. Quand je suis arrivé à côté de lui, il s’est penché, a fait mine de regarder à gauche, puis à droite, a relevé un sourcil et m’a expliqué d’une voix inquiète : “Je suis obligé de signer Roger Moore parce que sinon Blofeld [ennemi de Bond, ndlr] pourrait savoir que je suis passé par là.”

Il m’a fait promettre de ne dire à personne que j’avais vu James Bond, et il m’a remercié de garder le secret. Je suis revenu jusqu’à mon siège, mes nerfs se tordant de délice. Mon grand-père m’a demandé s’il avait finalement signé “James Bond”. Je lui ai répondu que non, j’avais mal compris. C’est que je travaillais avec lui à présent ! »

Encore plus incroyable : vingt-trois ans plus tard, Mark Haynes, qui visite un plateau de cinéma, croise par hasard sa star fétiche : « Il est passé devant moi dans le couloir, il allait en direction de sa voiture, mais sur le point de dépasser, il s’est arrêté, a regardé à droite, puis à gauche, a levé un sourcil et m’a dit d’une voix inquiète : “Bien sûr, je me souviens de notre rencontre à Nice. Mais je n’ai rien dit devant ces cameramen, n’importe lequel d’entre eux pourrait travailler pour Blofeld.”

Au bord des larmes, stupéfait et ravi que l’acteur se souvienne de lui tant d’années après, le scénariste avoue : « J’étais aussi bouleversé à 30 ans qu’à 7. Quel homme ! Quel homme incroyable ! »

Jupette médiévale

Ainsi se comportait Roger George Moore, né le 14 octobre 1927 à Stockwell, dans la banlieue de Londres. Pendant des années, il a eu le permis de tuer. Et le 23 mai dernier, le destin lui a offert celui de mourir. Sir Roger Moore est parti sur la pointe des pieds, en toute discrétion, alors que les pages des quotidiens britanniques étaient couvertes du sang des victimes de l’attentat de Manchester. Une fin digne d’un gentleman dont il était devenu l’archétype dans l’esprit de ses fans du monde entier.

Pourtant le comédien était le fils d’un policier et d’une caissière, et non un pur produit d’Eton et de Cambridge, où grandissent les aristocrates du pays. Et ce n’est pas sur scène mais sur les théâtres d’opération que le beau gosse au brushing impeccable fait ses débuts dans la vie.

En 1945, juste après la guerre, il devient capitaine dans le Royal Army Service Corps, en Allemagne. Une expérience qui se termine par un grave accident de camion, qui lui vaut des fractures à la mâchoire et au crâne. Fini l’uniforme, à lui les tenues d’époque ! Car après avoir suivi des cours à l’Académie royale d’art dramatique, le débutant enfile, en 1958, l’armure et la jupette médiévale d’Ivanhoé, dans une série télé. Il veut donc jouer la comédie, oui, mais pas n’importe comment ni avec n’importe qui : héritier du style « so British » d’un David Niven, dépositaire d’une classe infinie, Roger, ultra sélectif, choisit avec soin des rôles qui lui ressemblent.

Le SaintPas étonnant, donc, qu’il continue en 1962 à la télévision dans la série Le Saint : il y incarne avec maestria la figure de Simon Templar, justicier au charme irrésistible, jusqu’en février 1969. Suit un autre feuilleton, qui devient vite culte : Amicalement vôtre (The Persuaders !), série anglaise de 24 épisodes de 50 minutes, qui débute le 17 septembre 1971.

Foulard en soie autour du cou et sourire gourmand dansant sur les lèvres, Roger Moore joue lord Brett Sinclair aux côtés de Tony Curtis, l’inénarrable Danny Wilde. L’opposition de style entre le lord play-boy, très pop (Roger avait exigé de dessiner lui-même ses tenues), et Wilde, le milliardaire parvenu joué par un Curtis au meilleur de sa forme, fait des étincelles, la star hollywoodienne ne cessant de donner du « votre altesse » à son partenaire.

La série, servie par l’inoubliable générique composé par John Barry, connaît un tel succès que Moore, qui a touché un million de dollars pour ce rôle, devient l’acteur de télévision le mieux payé au monde. Et c’est justement en regardant Amicalement vôtre, dont il est fan, que Sean Connery, lassé de jouer 007, pense à lui pour prendre sa relève en 1972.

Tony Curtis et Roger Moore dans la série
Tony Curtis et Roger Moore dans la série "Amicalement vôtre"

Une lourde succession, car Roger n’est pas fan du style macho de l’ancien docker écossais, qui manipule les femmes avec autant de délicatesse que ses voitures. Du coup, il imprime son propre style, sa « Moore touch » : c’est tout en finesse qu’il passe un collier autour du cou de ses partenaires, leur sert des coupes de champagne ou fait glisser au sol leurs robes du soir dans un murmure de satin et de soie.

De Vivre et laisser mourir en 1973 à Dangereusement vôtre en 1985, il incarnera à sept reprises l’agent 007. Ce qui lui vaudra de serrer dans ses bras les plus belles femmes du monde, dont la toute jeune Carole Bouquet dans le très bien nommé Rien que pour vos yeux. Car Roger n’a jamais oublié le regard de la comédienne : « Dès qu’elle arrivait sur le tournage, tout le monde était comme hypnotisé », racontera-t-il plus tard.

Il n’a pas non plus effacé de sa mémoire sa scène d’amour avec Grace Jones dans Dangereusement vôtre. Une scène qu’il appréhendait, vu le caractère volcanique de sa partenaire, et que l’acteur a eu raison de craindre : « Dès qu’elle s’est allongée sur moi, j’ai senti quelque chose de dur dans mon dos. Elle avait apporté un sextoy… »

Cinquante conquêtes

Vous l’aurez compris, grâce à 007, la carrière de Roger a fait un grand « Bond » en avant. Non seulement il est, parmi toutes les incarnations du célèbre agent secret inventé par Ian Fleming, celui qui a eu la chance d’embrasser le plus de bombes anatomiques, avec pas moins de 50 conquêtes au compteur, mais il a en plus eu la chance de déguster assez de champagne millésimé pour déclarer un jour : « Un homme qui aime le Dom Pérignon ne peut pas être tout à fait mauvais. »

Séducteur à l’écran, Roger Moore était aussi un tombeur à la ville. Cet homme croyait tellement à l’institution du mariage qu’il a épousé successivement la patineuse Doorn Van Steyn, en 1946, la chanteuse Dorothy Squires, en 1953, l’actrice italienne Luisa Mattioli, en 1969, avec qui il aura trois enfants, et la richissime Danoise Kristina Tholstrup, en 2002, qui est aujourd’hui sa veuve.

Celui qui avait échappé de peu à la mort en 1993, après un cancer de la prostate, était devenu deux ans auparavant, en 1991, ambassadeur de l’Unicef. Ami des bêtes, il se joindra à la campagne contre le gavage des oies par les producteurs de foie gras, au côté de Brigitte Bardot.

Et si l’espion qu’on aimait a fini par succomber au cancer qui le rongeait, on ne peut s’empêcher d'adresser à Roger Moore, en guise d’ultime hommage en forme de regret, le titre d’un James Bond : Meurs un autre jour

Claude Leblanc et Georges Boisgontier

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