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Rosa Bouglione : La piste perd son étoile !

Publié le 6 septembre 2018

L’épouse de Joseph Bouglione s’est éteinte à 107 ans. En 2011, Rosa Bouglione nous avait reçus et était revenue sur sa vie bohème pleine de surprises et de dangers. Voici cette émouvante dernière rencontre.

«Cinq générations, rassemblant plus de cinquante-cinq de ses descendants, s’apprêtent à dire adieu à leur emblématique aïeule. »

Ce communiqué diffusé par sa famille le 26 août, lorsque Rosa a fermé les yeux à jamais, donne une idée de l’importance qu’avait pour les siens l’astre le plus brillant de la piste aux étoiles. 

Née dans une caravane à Ixelles, en Belgique, celle qui régnait sur le monde du cirque laisse tout son univers orphelin.

Même les lions et les tigres ont dû pleurer cette grande dame, que nous avions eu la chance de rencontrer en 2011.



 

France Dimanche : Quand et comment avez-vous connu votre mari, Joseph ?

Rosa Bouglione : C’était en 1920. Il avait 16 ans et moi, 10. Je suis tombée sous son charme. J’ai pensé qu’il ne m’avait même pas remarquée. Je me trompais ! Nos caravanes se sont croisées à nouveau, on s’est revus encore et encore, jusqu’à notre mariage en 1928. Il m’a avoué que lui aussi avait été séduit. Ce sont mes yeux et mon allure de gitane qui lui ont plu !

FD : Pouvez-vous nous raconter les conditions extraordinaires de votre mariage ?

RB : Joseph avait demandé au curé de nous bénir à l’intérieur d’une cage aux lions… Elle était au beau milieu de la piste du cirque. Mon futur mari m’a ouvert la porte. Il tenait les fauves en respect. Il m’a fait entrer. J’ai dansé quelques pas, au milieu des fauves. Le curé et les enfants de chœur sont restés à l’extérieur et le prêtre nous a bénis comme ça, parmi les lions.

FD : Avez-vous dû affronter des dangers ?

RB : Oh que oui ! Mon mari adorait les fauves… et les serpents ! Et il a voulu que je fasse un numéro où je barboterais dans une piscine, entourée de crocodiles et de reptiles. Je lui ai dit que je ne savais pas nager ! Dans l’eau, il y avait un anaconda de sept mètres de long, dont le plaisir était de se lover autour des nageuses… Jamais je ne serais entrée dans cette piscine, jamais !

FD : Vous avez aussi côtoyé des ours ?

RB : Non, c’est mon beau-père qui a eu affaire à eux. Il faut savoir que ce sont les animaux les plus difficiles à dompter, les plus imprévisibles. Un jour, un vieil ours, qui avait cassé sa chaîne, a foncé sur lui. Il avait les babines retroussées, découvrant des crocs effrayants. La bête lui a donné de grands coups de pattes. Mon beau-père appelait au secours, mais tout le monde avait peur du grizzly ! Finalement, ma belle-mère a visé la tête de la bête avec un pistolet. Il n’y a pas eu de sang, mais elle s’est écroulée. Les balles s’étaient fracassées sur son crâne, sans le transpercer. C’est l’impact qui l’avait assommé. Mon beau-père avait quasiment été scalpé et la peau de son crâne paraissait détachée. Il a gardé le lit près de six mois !

FD : Dites donc, vous ne faites pas un métier de tout repos !

RB : C’est sûr. On oublie trop souvent que le cirque est vraiment un art difficile. Le danger est toujours là. Pour nos dernières tournées, on avait un troupeau d’éléphants. C’était un numéro de pyramides. Nous conduisions dix femelles, quand soudain un avion a franchi le mur du son. Ç’a été la panique ! Toutes les éléphantes se sont enfuies dans la forêt de Rambouillet ! Quelle course-poursuite ! Enfin, on a fini par les retrouver.

FD : Combien avez-vous de descendants ?

RB : Une bonne cinquantaine. Je suis même arrière-arrière-grand-mère. Je suis très heureuse que mes descendants perpétuent la tradition familiale.

FD : Cela fait trente ans que vous avez arrêté les tournées et racheté le Cirque d’Hiver, à Paris. La vie de bohème vous manque-t-elle ?

RB : Oui, quand on arrivait dans une nouvelle ville et qu’on plantait le chapiteau, j’adorais ! À l’époque, la venue d’un cirque était un événement. Je suis née dans le voyage et pour le voyage. Aujourd’hui encore, à 100 ans passés, j’accepte mal de ne plus me déplacer.

FD : Le prince Rainier a préfacé votre biographie. Il était l’un des grands protecteurs de votre cirque.

RB : Oui, il a créé le Festival du cirque à Monaco, avec la princesse Grace. Il aimait passionnément les animaux. Quand un cirque se débarrassait de sa ménagerie, Rainier rachetait souvent toutes les bêtes. C’est comme ça qu’est né son zoo personnel, qui est devenu le Jardin animalier de Monaco. Une fois, je l’ai vu « discuter » avec des fauves qui lui répondaient par des grognements. Il les caressait, même à travers les barreaux, ce que je déconseille fortement ! Il avait une relation étonnante avec une vieille femelle rhinocéros. Dès que le prince approchait, elle se trémoussait et poussait des cris de joie ! Elle se collait contre lui et attendait qu’il la caresse, ronronnant de plaisir ! Il m’avait confié qu’il aurait aimé être dompteur de fauves s’il n’avait pas eu la responsabilité de Monaco…

Cédric POTIRON

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