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Simone Signoret : Le don de soi !

Publié le 31 octobre 2020

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Disparue il y a trente-cinq ans, Simone Signoret a crevé l'écran comme elle a brûlé la vie. Ses interprétations vibrantes d'humanité ont touché le public au plus profond.

Son talent était de ceux qui habitent les comédiennes d'instinct. Sa carrière offre une plongée au cœur brûlant des affaires humaines et des blessures de l'âme. À l'écran, ce qu'elle remue en nous est insaisissable. Aussi insaisissable que sa nature humaine. Disparue le 30 septembre 1985, Simone Signoret était de ce matériau dont naissent les étoiles. Elle n'a jamais incarné qu'un seul rôle : le sien, avec une profondeur des sentiments qui lui faisait jouer la vie, tout simplement. Les plus âgés se souviendront de Casque d'or, les plus jeunes de La Vie devant soi. Deux films majuscules. Le grand écart absolu. Dans l'un, une femme insolente de beauté, dans l'autre, méconnaissable, bouffie, usée par les ans Madame Rosa, ancienne prostituée rescapée d'Auschwitz. Deux pans d'un parcours aussi dense et profond qu'éblouissant. « Quand je tourne, je ne fais que ça, je n'aime que ça, je deviens une espèce de monstre », disait-elle.


ENFANT DE LA GUERRE

Henriette Charlotte Simone Kaminker est née le 25 mars 1921, à Wiesbaden, en Allemagne. Elle est la fille d'André Kaminker, alors fonctionnaire civil des troupes d'occupation françaises, d'origine juive polonaise, et de Georgette Signoret, une Provençale catholique. La famille rejoint Paris alors qu'elle n'est âgée que de deux ans. Elle passe son enfance et ses études à Neuilly-sur-Seine puis les premières années de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne. Son père rejoint la France libre à Londres. Elle s'installe alors à Saint-Germain-des-Prés et hante les cafés : « Je suis née un soir de mars 1941 sur une banquette du Café de Flore », dira l'actrice. Sa rencontre avec des activistes du groupe Octobre, proches du Parti communiste, initie sa carrière et forge ses opinions politiques. Durant l'Occupation, elle prend le nom de sa mère et s'exerce dans des emplois de figurante.

“CASQUE D'OR”, RÔLE EN OR !

Pendant dix ans, elle peine à sortir du vase clos des personnages de prostituées. En 1943, elle rencontre le réalisateur Yves Allégret, le futur père de leur fille, Catherine, et se marie avec lui en 1948. Son mari aimant la fait tourner dans un second rôle remarqué pour Les Démons de l'aube, puis en tête d'affiche : fille à matelots désabusée dans Dédée d'Anvers et épouse manipulatrice dans Manèges. Sa carrière prend son essor à l'orée des années 50 : aguicheuse dans La Ronde d'Ophuls et surtout radieuse dans Casque d'or, qui lui offre un rôle du même métal.

Acoquinée à une bande de voyous, elle incarne une dame de petite vertu éprise d'un charpentier interprété par Serge Reggiani. Avec sa voix de pierreuse, ses yeux de biche et sa chevelure d'ange, elle irradie. Un rôle qui lui vaut sa première récompense avec le Bafta (l'équivalent des César en Grande-Bretagne) de la meilleure actrice étrangère, décroché face à Katharine Hepburn, excusez du peu !

Tout à son nouvel amour pour Yves Montand (ils se marient le 21 décembre 1951), elle faillit pourtant ne jamais faire ce film, trait d'union entre le classicisme du cinéma d'avant-guerre et la modernité de la Nouvelle Vague à venir.

Se muant en figure du septième art, elle tient le rôle-titre dans Thérèse Raquin en 1953 et personnifie le machiavélisme dans Les Diaboliques en 1955. Gros succès. Elle fait ses débuts au théâtre, avec « Montand » comme elle le nomme, dans Les Sorcières de Salem d'Arthur Miller. La pièce obtient un triomphe tel qu'elle est adaptée au cinéma par Raymond Rouleau sur un scénario de Jean-Paul Sartre. C'est sa première communion cinématographique avec son mari qu'elle entraîne parallèlement dans son engagement politique. En 1956, elle endosse encore un emploi de prostituée dans La Mort en ce jardin de Luis Buñuel.

Le couple Signoret Montand restera uni en dépit des nombreuses infidélités du chanteur et de ses désirs parfois déplacés.

LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN

Maîtrisant l'anglais, elle obtient le premier rôle dans un film britannique, Les Chemins de la haute ville en 1958. Son interprétation lui vaut l'Oscar de la meilleure actrice et une voie royale vers Hollywood, tandis que Marilyn Monroe s'éprend et gagne le cœur de Montand qui triomphe au music-hall. La star iconique l'impose dans le film Le Milliardaire. Leur idylle éclate. Simone Signoret fait payer cet affront par une humiliation en n'associant pas le nom de son mari au Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. Maigre consolation, les lauriers pleuvent : Bafta de la meilleure actrice étrangère, prix d'interprétation féminine à Cannes en 1959 et prix finlandais Jussi.

L'épouse bafouée tourne en Italie Adua et ses compagnes, un dernier rôle de prostituée. En 1962, elle adapte en français et crée à Paris la pièce de Lillian Hellman, The Little Foxes. Dès 1965, les rôles outre-Atlantique pleuvent avec La Nef des fous, Le Diable à trois et La Mouette.

“SI TU VOYAIS TA GUEULE, T'ES PAS BELLE À VOIR…”

À la quarantaine, Simone Signoret assume pleinement les ravages du temps. Elle devient la mère courage du cinéma : une femme vieillissante dans Les Mauvais Coups en 1961 et une bourgeoise en fuite dans Le Jour et l'Heure, en 1962. Au théâtre, elle incarne Lady Macbeth dans la langue de Shakespeare, à Londres en 1966. Après L'Armée des ombres, de Melville, elle retrouve Yves Montand dans L'Aveu de Costa-Gavras, qui décrie la violence des procès de Prague, avant sa rencontre avec Jean Gabin pour Le Chat, un huis clos étouffant signé Pierre Granier-Deferre, d'après un roman de Simenon. Elle a 50 ans. Le visage bouffi par l'alcool, elle incarne une trapéziste dont la carrière s'est terminée prématurément en raison d'une chute. Elle écrira dans sa biographie : « Nous nous sommes tendrement aimés à nous haïr dans le film ». Elle compose un personnage consumé par un feu intérieur, poignante dans ses silences ramassés. Ce chef-d'œuvre leur vaut un prix d'interprétation au festival de Berlin.

Pierre Granier-Deferre la dirige encore dans La Veuve Couderc avec un autre monstre sacré : Alain Delon. Les comédiens se hissent au sommet de leur art dans ce mélodrame rural. Ils sont réunis à nouveau dans Les Granges brûlées où, cette fois, ils se font face et s'opposent. Elle crève l'écran ensuite dans Rude journée pour la reine, Police Python 357 et Judith Therpauve. Avec un réalisme confondant, elle incarne Madame Rosa dans La Vie devant soi de Moshé Mizrahi en 1977, adapté du roman de Romain Gary. Ce personnage de rescapée des camps qu'un enfant accompagne aux portes de la mort est touchant et déborde d'humanité. Avec une absolue souveraineté, elle donne alors ce qu'il y a de plus abouti en elle, et reçoit un nouveau César d'interprétation.

“ADIEU, VOLODIA”…

En 1976, elle aborde ses souvenirs dans La nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Elle prolonge son autobiographie dans Le lendemain, elle était souriante. Au seuil des années 80, sa santé se dégrade, raréfiant ses apparitions : on la retrouve dans L'Adolescente, réalisé par Jeanne Moreau, dans la série télévisée Madame le Juge ou L'Étoile du Nord. Dans les derniers mois de sa vie, elle se remet à l'écriture. Adieu, Volodia est le récit d'une famille juive d'origine polonaise entre les deux guerres mondiales.

Atteinte d'un cancer, elle est opérée en août 1985. Sans succès. Elle s'éteint un mois plus tard. On se souvient encore du visage dévasté de Montand aux obsèques.

Le public le fut tout autant.

Dominique PARRAVANO

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