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Simone Signoret : "Tu vois, on ne t'as pas oublié..."

Publié le 18 avril 2021

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Celle qui fut la première reine de beauté à ne pas craindre de vieillir à l'écran aurait cent ans. Le public n'a jamais cessé d'aimer Simone Signoret.

Ce 30 septembre 1985, le temps est doux. Une manifestation de solidarité avec les Juifs soviétiques est prévue à Paris, emmenée par Marek Halter et Bernard Kouchner. Montand s'excuse : il tourne avec Claude Berri. Simone Signoret, elle, se repose du tournage de son dernier feuilleton, Music Hall. Une belle journée donc. Trop belle pour être sereine : Simone Signoret s'éteint. Le choc. Car, ce qu'elle remue en nous est aussi insaisissable que la matière humaine.


Il faut dire que l'actrice a mené sa carrière comme sa vie : instinctivement et généreusement, de manière frontale et passionnée. Deux adjectifs qui donnaient à ses rôles un immense éclat, à toutes les saisons de sa vie, et leur insufflaient une souveraine humanité. Elle ne fut pas une star. Elle n'en avait ni le tempérament, ni le goût. Elle ne fut pas non plus un mythe, car c'eût été contraire à sa vérité et à son humanité.

Henriette Charlotte Simone Kaminker naît le 25 mars 1921, à Wiesbaden, en Allemagne rhénane alors occupée par les Français. Elle est la fille d'André Kaminker, fonctionnaire civil de l'armée française d'origine juive polonaise, qui deviendra ensuite journaliste et traducteur, et d'une mère catholique, Georgette.

Après la débâcle de 1940, son père rejoint la France libre. Restée entretemps à Paris avec sa mère, Simone poursuit ses études à Neuilly, puis en Bretagne. Elle y passe son bac avec comme professeur Lucie Aubrac. De retour dans la capitale, la nécessité la pousse à s'engager comme secrétaire au journal collaborationniste Les Nouveaux Temps de Jean Luchaire, le père de son amie Corinne.

Installée à Saint-Germain-des-Prés, elle fréquente les cafés, Sartre et Prévert. Sa rencontre avec des activistes du groupe Octobre, proches du parti communiste, forge ses opinions politiques. Durant l'Occupation, elle échappe au pire dans un train lors du contrôle de ses papiers par des Allemands. Son patronyme étant trop connoté, du fait de l'engagement de son père, speaker à Radio Brazzaville, elle adopte comme nom de scène celui de sa mère, Signoret.

C'est comme figurante qu'elle entre dans le cinéma. En 1943, elle rencontre le réalisateur Yves Allégret qui lui offre son premier vrai rôle dans Les Démons de l'aube. Ils se marient en 1948 et ont une fille, Catherine. Avec son regard bleu vert, sa gouaille et la beauté souveraine de sa jeunesse, elle peine à sortir des rôles de prostituées : la faconde arsouille dans Macadam, fille à matelots désabusée dans Dédée d'Anvers et épouse manipulatrice dans Manèges. Sa carrière s'envole au seuil des années 1950 : aguicheuse dans La Ronde, de Max Ophüls, et surtout radieuse dans Casque d'or, qui lui offre un rôle du même métal. Elle incarne une dame de petite vertu qui tombe amoureuse d'un charpentier interprété par Serge Reggiani. Avec sa chevelure blonde auréolant son visage d'ange, elle crève l'écran au point de recevoir le Bafta (l'équivalent des César en Grande-Bretagne) de la Meilleure actrice étrangère. Follement éprise d'Yves Montand fraîchement rencontré (ils se marient le 23 décembre 1951), elle faillit ne jamais faire ce film, trait d'union entre le classicisme du cinéma d'avant-guerre et la modernité de la Nouvelle Vague à venir. Devenue une présence familière du septième art, elle tient le rôle-titre de Thérèse Raquin en 1953 et se fait machiavélique dans Les Diaboliques en 1955. Gros succès. Ses débuts sur les planches avec l'élu de son cœur dans l'adaptation française des Sorcières de Salem, d'Arthur Miller, obtiennent un tel triomphe que la pièce est portée au cinéma sur un scénario de Jean-Paul Sartre. En 1956, elle compose encore un personnage de prostituée dans La Mort en ce jardin de Luis Buñuel.

En 1958, elle obtient le premier rôle dans le mélodrame britannique Les Chemins de la haute ville. Sa performance dans ce triangle amoureux au réalisme rugueux lui ouvre un Oscar quand Marilyn Monroe, elle, ouvre ses bras au fringant Montand.

La star l'impose dans le film Le Milliardaire. Leur idylle éclate sous l'objectif des paparazzis. Un coup de canif dans ce couple roc et dans le cœur de Simone Signoret. Elle lui fait payer en ne l'associant pas au Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie et fait moisson de lauriers : Bafta de la meilleure actrice étrangère, prix d'interprétation féminine à Cannes en 1959 et Jussi finlandais.

Après un dernier rôle de prostituée en Italie dans Adua et ses compagnes, elle adapte pour la scène en 1962 le roman de Lillian Hellman, The Little Foxes. Dès 1965, les rôles outre-Atlantique fleurissent : La Nef des fous, Le Diable à trois et La Mouette.

La quarantaine se révèle assassine pour Simone Signoret, femme vieillissante dans Les Mauvais Coups en 1961 et bourgeoise en fuite dans Le Jour et l'Heure en 1962. Au théâtre, elle interprète Macbeth, à Londres, en 1966. La marque des années lui permet pourtant de donner chair à des rôles plus profonds. Elle retrouve Yves Montand dans L'Aveu de Costa-Gavras sur la violence du procès de Prague avant sa rencontre avec Jean Gabin pour Le Chat, un huis clos étouffant de Pierre Granier-Deferre. Elle a 50 ans. La paupière lourde, les traits gonflés, elle campe jusqu'au glaçant une femme calcinée de l'intérieur et écrasée par une solitude existentielle. Elle écrira dans sa biographie : « Nous nous sommes tendrement aimés à nous haïr dans le film ». Ce chef-d'œuvre leur vaut un prix d'interprétation au festival de Berlin.

Elle retrouve Pierre Granier-Deferre dans La Veuve Couderc avec un autre monstre sacré : Alain Delon. Les comédiens se hissent au sommet de leur art. Ils sont réunis à nouveau dans Les Granges brûlées où cette fois ils s'opposent et déploient encore un jeu vibrant d'humanité.

Elle irradie ensuite dans Rude journée pour la reine, Police Python 357 et Judith Therpauve. Avec un réalisme confondant, elle est madame Rosa, femme juive qu'un enfant accompagne aux portes de la mort, dans l'adaptation de La Vie devant soi de Romain Gary, en 1977. En ancienne prostituée, survivante de la déportation, elle semble accélérer le temps. À 56 automnes, elle paraît 80 hivers. Dramaturgie des énigmes intimes, des lignes de faille occultes, enfouies, elle y déploie une densité extraordinaire en matriarche au grand cœur qui soupire. Ce qui lui vaut un César d'interprétation.

En 1976, elle aborde ses souvenirs dans La nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Elle prolonge son autobiographie dans Le lendemain, elle était souriante… Au seuil des années 80, sa santé se dégrade et ses emplois se raréfient : on la retrouve dans L'Adolescente, réalisée par Jeanne Moreau, dans la série télévisée Madame le Juge ou L'Étoile du Nord. Dans les derniers mois de sa vie, elle se remet à l'écriture avec Adieu Volodia, le récit d'une famille juive d'origine polonaise entre les deux guerres. Lors de sa dernière apparition télévisuelle, à 7 sur 7, elle présente le slogan de SOS Racisme, « Touche pas à mon pote ». Atteinte d'un cancer, elle est opérée à l'été 1985. Peine perdue. Un mois plus tard, la vie sépare ceux qui s'aiment. Montand est abattu. Aux obsèques, les roses rouges et les feuilles mortes se ramassent à la pelle… Les souvenirs aussi.

Dominique PARRAVANO

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