France Dimanche > Actualités > Suzy Delair : “Je dois tout à
 Henri-Georges Clouzot !”

Actualités

Suzy Delair : “Je dois tout à
 Henri-Georges Clouzot !”

Publié le 31 janvier 2017

L’actrice Suzy Delair de  99 ans  s’est confiée sur son incroyable carrière qui l’a menée des cabarets de province aux plateaux de cinéma…L’actrice Suzy Delair de  99 ans  s’est confiée sur son incroyable carrière qui l’a menée des cabarets de province aux plateaux de cinéma…

France 2 a offert un très joli cadeau d’anniversaire à Suzy Delair qui est entrée dans sa 100e année le 31 décembre, en diffusant Les aventures de Rabbi Jacob, film de Gérard Oury tourné en 1973, dans lequel l’actrice joue, irrésistible, le rôle de Germaine Pivert, femme de Louis de Funès.

Ce fut, hélas ! son dernier grand rôle au cinéma, un emploi digne de celle qui connut la gloire en 1947 dans Quai des Orfèvres. Henri-Georges Clouzot, l’homme de sa vie, l’avait mise dans la peau d’une chanteuse de beuglant, interprétant la chanson de Francis Lopez Avec son tralala.

->Voir aussi - Suzy Delair : "À 92 ans, je n'ai pas une minute à moi !"

« J’ai été marquée par ce rôle de Jenny Lamour, dira-t-elle dans France Soir. Quai des Orfèvres, c’est mon Ange bleu à moi. »Clouzot s’était inspiré de certains traits de caractère de sa compagne pour imaginer ce personnage de Parigote prête à tout pour percer. Le réalisateur, connu pour se montrer despotique sur les plateaux, a su domestiquer cette ancienne apprentie chapelière à la réputation de « peau de vache » bien établie depuis ses débuts, en 1930, dans Un caprice de la Pompadour.

Suzy Delair dans
Suzy Delair dans "Les aventures de Rabbi Jacob"

Une étiquette qui l’agaçait au plus haut point : « Je n’ai pas mauvais caractère. Quand je joue, j’ai toujours le souci de la perfection. Aussi me trouve-t-on embêtante. » Avant de croiser la route de son amant et mentor, cette fille d’artisan au minois craquant et aux grands yeux avides de découvrir le monde a connu des années de galère. La débutante remporte son premier succès au théâtre avec Étienne, de Jacques Deval, dans lequel 
elle campe, déjà, avec une candeur désarmante, une garce.

Gouaille

Puis pendant huit ans, elle va courir le cachet, accumulant les tournées médiocres en province, devant se défendre des mains baladeuses des clients de cabarets qui lui pincent les fesses. Pas vraiment le bonheur pour celle qui se voyait en nouvelle Sarah Bernhardt ! Pour faire bouillir la marmite, Suzy chante dans les chœurs aux Bouffes-Parisiens. Et c’est à cette époque qu’elle fait la rencontre qui va bouleverser sa vie.

Le 14 juillet 1938 (tout un symbole !), Henri-Georges Clouzot la voit pour la première fois. Journaliste et secrétaire du fantaisiste Mauricet, le futur metteur en scène est subjugué par cette beauté à la gouaille intarissable. Clouzot, qui a dix ans de plus que celle qui deviendra sa maîtresse, voit en elle un diamant brut, qu’il va façonner jusqu’à le rendre éclatant. Et Suzy est comme envoûtée par ce surdoué.

Dans
Dans "L'assassin habite au 21" avec Pierre Fresnay.

Si elle renâcle souvent à suivre ses conseils, elle finit toujours par obtempérer. « Je suis sa chose, dira-t-elle après la sortie de Quai des Orfèvres. Avant, je n’étais rien, on m’avait juste vue au cinéma dans L’assassin habite au 21. Il m’a dirigée, il m’a faite. » De son côté, Clouzot a beau aimer Suzy, cela ne l’empêche pas d’avoir la dent dure dès le début de leur aventure : « Vous avez quelques dons. Travaillez ! » Indignée, elle se récrie : « Travailler ! Mais je ne fais que ça depuis que j’ai 14 ans ! »

Il lui conseille alors de continuer ses tours de chant. Mais elle ne veut rien savoir et ne s’en croit pas capable. Du coup, Clouzot se met au piano, lui joue des airs d’Offenbach et lui déclare : « C’est pour toi ! » C’est Mistinguett qui la fera chanter à l’ABC. Suzy Solidor la remarque, elle l’engage à raison de 70 francs par soir. Clouzot ne prévoit pas de rôle pour Suzy dans son chef-d’œuvre, Le corbeau, tourné en 1943. Et c’est lorsque les choses s’arrangent enfin pour eux avec la sortie de Quai des Orfèvres, en 1947, qu’ils se quittent…

Une rupture qui fait mal à cette actrice qui a pourtant la peau dure. Mais les blessures se referment peu à peu et Suzy gardera toujours de la reconnaissance pour celui qu’elle surnommait « mon biquet », l’homme qui a bouleversé son existence : « Il m’en a fait baver, ça oui, se souvenait-elle en 1965. Seulement quand il m’a donné mon premier grand rôle en 1941 dans Le dernier des six, j’étais fin prête. »

“Avec mon tralala”

Elle tourne ensuite avec des maîtres du septième art, tels que René Clément, qui lui donne le rôle de Virginie dans Gervaise en 1956, et Luchino Visconti, dans Rocco et ses frères en 1960, où elle incarne Luisa. En 1951, elle a même eu l’honneur de donner la réplique à Laurel et Hardy dans leur dernier long-métrage, Atoll K de Leo Joannon.

Le 24 avril 1991, Suzy a été élevée par François Mitterrand au grade de chevalier de la Légion d’honneur, dont elle devient officier le 14 juillet 2006. Désormais loin des projecteurs, la vieille dame, qui a vécu toute sa vie dans le même appartement, rue de Varennes, à Paris, avant d’emménager dans une maison de retraite, fredonne encore Avec mon tralala, pour le plus grand plaisir des résidents.  Preuve que Suzy Delair n’a pas si mauvais caractère que ça !

Dominique Préhu

À découvrir