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Suzy Delair : Morte seule !

Publié le 31 mars 2020

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La doyenne des comédiennes françaises, qui avait débuté dans les années 1930, s'est éteinte à 102 ans, dans une maison de retraite...

« Avec son tralala, son petit tralala, elle faisait tourner toutes les têtes »… Inoubliable chanson que Suzy Delair interprétait d'un air mutin dansQuai des Orfèvres, le film d'Henri-Georges Clouzot, en 1947… Le dimanche 15 mars dernier, c'est avec une immense tristesse que les proches de cette amoureuse de la vie ont appris sa brutale disparition, sans même pouvoir lui dire un dernier adieu. L'actrice vivait en effet depuis quelques années dans une maison de retraite parisienne, où elle était confinée depuis dix jours en raison de la pandémie de coronavirus. Le choc de son décès a été d'autant plus grand pour sa famille qu'elle avait été hospitalisée en décembre pour une pneumonie, une affection dont elle s'étonnait elle-même d'avoir guéri ! Ce sont les infirmières de l'Ehpad qui ont fermé les yeux de la comédienne, dont les obsèques ne pourront se dérouler que dans la plus stricte intimité, voire même en catimini, et sans cérémonie religieuse. Une messe devrait être organisée en juin, une fois le confinement levé…


Sans doute la jeune génération n'a-t-elle jamais entendu parler de cette immense artiste qui a connu la gloire au cours des années 1940 et 1950 et eu son dernier grand rôle aux côtés de Louis de Funès dans Les aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, en 1973…

Comédienne exceptionnelle au registre incroyablement étendu, immense chanteuse d'opérette, la jeune Suzanne Pierrette Delaire aurait pourtant dû se lancer dans une carrière de sage-femme… si cette rebelle dans l'âme avait obéi à sa mère, couturière, et à son papa, sellier-carrossier, qui rêvaient pour elle d'un parcours hospitalier ! Mais, apprentie modiste chez Suzanne Talbot à 13 ans, elle n'avait qu'une idée en tête : devenir comédienne. Ainsi, elle commence par faire de la figuration sur scène et à l'écran, au début du parlant, dès 1930. C'est au music-hall, à l'affiche de nombreuses revues, avec Mistinguett ou Marie Dubas, que Suzy fait vraiment ses premiers pas, aux Bouffes parisiens, à l'Européen, à Bobino et au théâtre Marigny. Très vite taxée de femme de caractère, voire de « mauvais caractère » dans le milieu du cinéma, Miss Delair se disait, elle, dotée d'un tempérament curieux, exigeant, parfois intransigeant : « Je n'ai pas mauvais caractère, se défendait-elle. Quand je joue, j'ai toujours le souci de la perfection.

Aussi me trouve-t-on embêtante. » Son ami, l'écrivain Benoît Duteurtre, impressionné par le tempérament bien trempé de l'actrice, s'est souvenu de sa première entrevue avec elle : « Elle aime ou elle n'aime pas. Lorsque je l'ai rencontrée, j'étais très intimidé, car elle n'est pas facile d'accès. “Je ne me laisse pas avoir, vous allez devoir me plaire”, m'avait-elle averti. Je me suis

mis en quête de plaire à Suzy. » Suzy, quant à elle, n'eut, un beau jour, plus l'heur de charmer les réalisateurs… Après son interprétation flamboyante, pour Gérard Oury, de Germaine, l'épouse de Victor Pivert interprété par Louis de Funès, puis, trois ans plus tard, d'un rôle de second plan dans Oublie-moi, Mandoline, de Michel Wyn, l'actrice n'est quasiment plus apparue au cinéma : « On me fait trop rarement travailler, déplorait-elle au début des années 1980. Sans doute me fait-on payer à la fois de ne pas appartenir à des chapelles, les aventures masculines auxquelles j'ai parfois sacrifié ma carrière et, surtout, mon refus de flirter quand il aurait fallu le faire. »

Les cinéastes avaient probablement la mémoire courte et simplement oublié la Parisienne délurée Mila Malou du Dernier des six, de Georges Lacombe, sorti en 1941, sur un scénario d'Henri-Georges Clouzot dont elle fut la compagne durant plusieurs années. Sans doute les gens de cinéma ne se rappelaient-ils plus qu'elle avait incarné Jenny Lamour, la chanteuse de music-hall avec son fameux « petit tralala », dans Quai des Orfèvres, un personnage que lui avait offert son compagnon en 1947, l'année de leur séparation, l'année de sa consécration ! C'est d'ailleurs grâce à ce grand scénariste et réalisateur qu'elle était devenue une star : « Je suis sa chose, expliquait Suzy Delair il y a quelque temps dans France-Soir. Avant, je n'étais rien, on m'avait juste vue au cinéma dans L'assassin habite au 21 [où elle reprenait son personnage de Mila Malou, ndlr]. Il m'a dirigée, il m'a faite. » Une belle reconnaissance à l'égard du roi du film noir mais qui ne doit pas éclipser le reste de son parcours ! La Vie de bohème, de Marcel L'Herbier, en 1945, Copie conforme, de Jean Dréville avec Louis Jouvet, en 1947, ou encore Souvenirs perdus, de Christian-Jaque, en 1950, et même, un an plus tard, Atoll K, le dernier film de Laurel et Hardy ! L'artiste aux multiples facettes a eu maintes fois l'occasion de prouver son talent, notamment dans Gervaise, de René Clément, en 1956, Le Couturier de ses dames, de Jean Boyer la même année, ou encore Rocco et ses frères, de Luchino Visconti, en 1960… Ensuite, à part une apparition dans Paris brûle-t-il ?, de René Clément, en 1966, elle restera dix ans sans tourner, jusqu'à ce que Gérard Oury lui demande d'être Germaine Pivert…

C'est sur les planches des music-halls parisiens que la jeune Suzy Delair a débuté sa carrière (ci-contre). On a pu la voir sur grand écran avec Laurel et Hardy dans Atoll K, en 1951, avec Fernandel, dans Le couturier de ses dames, en 1956 (ci-dessus à d.), mais aussi avec la toute jeune Miou-Miou, dans Les aventures de Rabbi Jacob, en 1973 (en haut).

La seule ombre au tableau de cette carrière, prolifique malgré ses quelques pauses, a eu lieu en 1942. Elle a 25 ans lorsqu'elle est, avec d'autres acteurs et actrices, invitée par le ministre nazi Joseph Goebbels à visiter les studios de cinéma outre-Rhin. Les images de ces artistes souriants à la fenêtre de leur train au départ de la gare de l'Est sont entrées dans l'Histoire, notamment grâce au documentaire d'André Halimi, Chantons sous l'Occupation, en 1976… On tâchera de ne garder en mémoire que les rôles hauts en couleur de cette artiste complète qui a reçu, en 2006, la médaille de l'ordre national de la Légion d'honneur.

Clara MARGAUX

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