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Thomas Voeckler : D'un drame de la mer aux joies de la route !

Publié le 16 juillet 2004

Couronné Champion de France en juin, il est dès la 5e étape le leader du Tour de France... Portrait de Thomas Voeckler, héros en jaune, que la vie a déjà marqué au fer rouge.


 

 
Cette année, le temps est bien gris sur les routes du Tour. Les équilibristes de la petite reine, non contents de participer à l’épreuve cycliste la plus difficile qui soit, doivent aussi composer avec la pluie, le vent et le froid. Pourtant, depuis la cinquième étape, un rayon de soleil illumine la grande boucle. Après avoir revêtu le maillot jaune à Chartres, en fin de semaine dernière, son équipe, qui n’avait pas vraiment prévu ça, l’a désormais doté de la panoplie complète du leader du Tour. Avec son casque, son cuissard et son maillot jaune, Thomas Voeckler entre dans la légende !
 

Thomas Voeckler
Premiers tours de vélo en Martinique

 
Qui aurait crû il y a trois semaines, alors qu’il n’avait pas encore endossé la tunique tricolore de champion de France, conquise le 27 juin dans les Hautes-Alpes, que ce jeune âgé d’à peine 25 ans, 119ème du Tour l’an dernier, à trois heures et demi d’Armstrong, pourrait revêtir la maillot tant convoité ?
 
« J’avais même pas osé y penser, nous confie le coureur de l’équipe Brioche La Boulangère dans son hôtel, après l’arrivée à Angers, au terme de sa première journée en jaune. J’ai du mal à réaliser. Je suis encouragé tout au long de la journée, ça fait très très chaud au cœur ». Sourire aux lèvres, le coureur répond sans rechigner aux nombreuses sollicitations. Après l’arrivée, son équipe rejoint celle de Gérard Holtz et son Vélo Club. Ensuite, entre les signatures d’autographes et une séance de massage, il répond à une interview, pose pour des photos avant de reprendre le chemin d’un studio télé où cette fois il fait face à Henri Sagnier dans le journal du Tour. « C’est un jeune type bien dans sa tête et bien dans son corps nous confirme ce dernier. Il est disponible, volubile, il a de l’humour. Ça change de certains sportifs qui se prennent au sérieux. C’est un vrai ballon d’oxygène dans le milieu du vélo ».
 
Si ce jeune coureur fait aujourd’hui parler de lui, ce n’est pourtant pas vraiment un hasard. Ce moral de battant, ce caractère bien trempé, c’est celui d’un jeune homme dont le parcours et l’histoire étonnent et détonnent dans le milieu cycliste. Nul ne prédisposait en effet le petit Thomas Voeckler, né le 22 juin 1979 à Schiltigheim, en Alsace, à faire du vélo. Excepté son grand-père, René Voeckler, qui enfourche régulièrement, mais complètement en amateur son deux roues, personne, dans la famille, n’est un adepte de la bécane.
 
En réalité, c’est plutôt vers la mer que le jeune Voeckler tourne d’abord le regard. Son père, psychiatre, est passionné de voile et c’est en famille, accompagné de sa maman, médecin elle aussi, et de son frère Alex, qu’ils vont connaître une première grande aventure : la traversée de l’Atlantique à la voile. Thomas a 7 ans. Un voyage qui pourrait n’être qu’anecdotique s’il n’avait pas conditionné une grande partie de la vie du jeune homme. Débarquant aux Antilles, à l’issue de leur long périple, Monsieur et Madame Voeckler s’y sentent tellement bien, qu’ils décident de s’y installer. C’est sur l’île que le coureur va donner ses premiers coups de pédale. « Après avoir essayé le tennis, le foot ou le judo, je me suis mis au vélo et j’ai bien accroché ». Il ne quittera plus jamais son deux roues. « C’est jusqu’à présent son unique compagne », plaisante d’ailleurs son « papi », René, à qui il rend visite de temps en temps en Alsace. « Avant de venir nous voir, quand il était plus jeune, se rappelle le vieil homme il me demandait tout le temps, « Papi, tu sais s’il y a des courses que je pourrais faire dans le coin ? ». Compétiteur opiniâtre, il a à peine 11 ans, lorsqu’il enfourche sa bicyclette et part faire une heure de vélo sur les routes martiniquaises, le matin avant l’école. Le soir, il pose son cartable et retrouve sa monture fétiche pour une nouvelle séance de pédalage. C’est le temps de l’enfance, de l’insouciance et du bonheur.

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Un bonheur qui va se briser, à 13 ans. Son père, avec lequel il a traversé à nouveau l’Atlantique l’année auparavant, disparaît en Méditerranée. On retrouvera son bateau, mais son corps ne sera jamais repêché. « C’est un moment extrêmement difficile pour les deux enfants qui naviguait souvent avec lui, explique le grand-père de Thomas, et père du navigateur disparu. Cette perte l’a certainement incité à se présenter différemment dans la vie ». Plus qu’un grand-père, René connaît Thomas mieux que quiconque et c’est une véritable complicité qui lie le jeune homme, qui a perdu son père et le vieil homme, qui a perdu son fils, après avoir connu lui aussi l’orphelinat dans sa jeunesse. Lorsqu’il évoque ce terrible moment, le coureur cycliste s’assombrit : « ça fait partie des choses de la vie, lance-t-il fataliste. Il y a des coups durs, il faut essayer de faire avec. D’ailleurs, on est obligés. Ce n’était pas facile, mais ça arrive à d’autres. Je ne veux pas qu’on s’apitoie sur mon sort tranche-t-il courageusement. Tout le monde a ses problèmes ». Lorsqu’on lui demande si cet événement a influencé sa façon de penser, lui a forgé un caractère particulier, c’est le fils du psychiatre qui répond : « Je ne me suis jamais posé la question. Mais inconsciemment, je pense que c’est évident ». Un événement d’autant plus dramatique que longtemps, ses proches se demanderont si le navigateur a réellement disparu ou s’il est seulement enfui. « J’ai préféré me résoudre à sa disparition en mer, déclare Thomas à des confrères, s’il était parti, je me serais dit qu’il ne m’aimait pas. »

https://www.youtube.com/watch?v=HqNRBoOWRgU

En dépit de ce drame, l’élan cycliste qui porte déjà Thomas est intact : à la Martinique, en cadet, il gagne toutes les courses. Et quelques années plus tard, à 17 ans, il prend la décision de quitter son île et sa maman pour rejoindre une section de sport Etudes à Nantes. Un nouveau départ dans sa vie. Après Thomas l’Alsacien, Thomas le Martiniquais, il devient Vendéen. C’est d’ailleurs encore aujourd’hui dans ce département, à la Roche-sur-Yon qu’il réside, dans une maison qu’il partage avec trois copains, dont deux, sont cyclistes comme lui. Entre les entraînements intensifs et les courses, il n’y a pas beaucoup de temps pour autre chose. « J’ai 25 ans, dit-il en riant, mais je crois que je suis bien plus jeune dans ma tête. Je ne pense pas encore fonder une famille et j’ai peu de temps pour avoir une vie sentimentale. Ça ne veut pas dire que je pense au vélo du matin au soir… »
 
N’empêche, la petite reine conditionne sa vie. « Lorsqu’il vient manger chez nous, raconte son grand-père, il regarde toujours quels sont les ingrédients qu’on met dans la casserole pour savoir ce qu’il va manger ». Régime de cycliste oblige, les jours de fête, il se contente d’un petit verre de vin, ou de champagne. Toujours ce sacré vélo. Un sport dont il espère donner une autre image. Avec ses parents issus du milieu médical, il est intransigeant sur le dopage. « C’est normal que les gens qui m’entourent s’inquiètent, quand on voit ce qu’il y a dans les journaux, mais ils me font confiance, et ils ont raison. » En juin dernier, le milieu cycliste perdait l’un des siens. Un nouveau coup dur pour Thomas. Fabrice Salanson membre de son équipe, avait le même âge que lui. Il était devenu son grand copain. Durant la nuit qui précède le départ du Tour d’Allemagne, il meurt, à 23 ans... Une enquête est toujours en cours.

Thomas Voeckler
À Quimper, Thomas a pu partager son bonheur avec sa maman et son petit-frère, venus tout exprès de Martinique.

Aujourd’hui, l’heure n’est pas aux lamentations. Le garçon modeste, qui n’affiche pas toujours le fond de ses pensées profite pleinement de sa chance. « Il accepte sa popularité, souligne Henri Sagnier. Moi, des gens comme ça, je trouve ça très bien. Et même si je pense qu’Armstrong va encore gagner le Tour de France, je pense que Thomas est très modeste et il aura peut-être encore le maillot au pied des Alpes ». L’intéressé, lui, préfère ne pas tirer de plans sur la comète. « J’entends les gens au bord de la route qui disent « Thomas en jaune à Paris ». ça me fait plaisir, mais il faut être réaliste : même si je ne manque pas d’ambition, c’est impossible. » Alors il savoure sa belle aventure au jour le jour, comme samedi dernier, à Quimper, lorsqu’il a passé en jaune la ligne d’arrivée devant sa maman, venue spécialement de Martinique pour le Tour de cette année. « C’est une grande fierté pour ma famille, conclut Thomas, je pense à eux et spécialement à mon papi, surtout avec tout ce qui s’est passé… » En son temps, un petit Français nommé Laurent Fignon jurait lui aussi qu’il ne pourrait jamais gagner le tour… On sait qu’il se trompait.

Cyril Bousquet

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